Edito du numéro 34, « La gauche revient…et alors?!! »

Numéro 34, janvier 2013

Dernier scandale en date, la vétusté de la prison des Baumettes. Partout, on a pu voir des images de cellules délabrées, de sanitaires hors d’usage, de tas d’immondices, de rats, de douches dégueulasses… V’là le scoop ! Taubira elle-même a convenu publiquement qu’on faisait semblant de découvrir une réalité connue de tous. Un collectif d’avocats marseillais a réclamé la libération des prisonniers des Baumettes ; le tribunal administratif a ordonné une opération de dératisation.

Comme d’hab’, ils nous la font à l’envers.

La politique pénale entretient la surpopulation des maisons d’arrêt ? Ils construisent toujours plus de nouvelles cellules. La dernière tranche du plan des 13 200 de 2002 à peine achevée, la garde des sceaux signe déjà un nouveau partenariat public-privé (PPP) avec Spie-Batignolles pour les futures prisons de Valence, Riom et Beauvais. C’est à la lumière de ces faits qu’il faut relire les grandes envolées lyriques de la ministre de la justice contre le tout-carcéral et les partenariats avec le privé : ce mode de financement n’est « pas acceptable », déclarait-elle dans Les Echos en juin 2012. Toujours des mots, rien que des mots. Face à Laurent Jacqua, ancien prisonnier longue peine qui l’avait apostrophée sur la situation des longues peines et des prisonniers malades : « il y a les mots, et il y a la réalité », elle avait répondu : « l’enfermement est une détresse, je crois qu’on peut en faire une perspective » ¹. La gauche a toujours tenu à « donner du sens à la peine » – les prisonniers peuvent en témoigner ! Taubira s’inscrit dans la lignée des Badinter et compagnie qui ont su faire accepter l’existence et la généralisation des quartiers de haute sécurité (QHS) par l’opinion en les renommant quartiers d’isolement (QI), et ont remplacé la peine de mort par l’enfermement jusqu’à la mort. Ce sont des prestidigitateurs qui jonglent avec les mots, changent le nom pour garder la chose…

Cette ministre dit se préoccuper des conditions de détention et du sort des prisonniers ? Mais alors, comment expliquer qu’elle n’ait pas répondu aux pétitions et plates-formes de revendications des prisonniers de Roanne, Annœullin, Argentan, Ducos, dont nous nous sommes fait l’écho au numéro précédent ² ? Pour celles et ceux qui auraient encore quelques illusions sur ce gouvernement, rappelons-leur ces revendications et leur traitement. Aménagements de peine ? Nada. Demandons – entre autres – à Mounir ce qu’il pense

de la révocation de sa conditionnelle, ou bien à Kaoutar de ses refus de permission, ou encore à Philippe el Shennawy du maintien de sa période de sûreté. Quant à l’abolition du mitard et des QI, Laurent Orsini devrait sans doute remercier le pouvoir socialiste pour les longues périodes de solitude qui lui ont été accordées. Et l’ensemble des prisonniers devraient aussi se réjouir des régimes différenciés dans les centres de détention, et du retour du régime portes fermées. Quant aux parloirs, tout est à la sécurité et on se dirige partout vers le régime strict des maisons d’arrêt. Et les cantines ?

Les prisonniers de Réau, Annœullin et Nantes sont sûrement très heureux d’être rackettés par la société Themis, filiale de Bouygues. Le travail ? L’idée d’un salaire au moins aligné sur les misérables paies de l’extérieur n’est pas prête de sortir des oubliettes.

Les «locataires»³ des nouvelles prisons regrettent leurs anciennes maisons d’arrêt vétustes. Ils dénoncent le développement massif du sécuritaire et de l’isolement, même si les cellules sont toutes neuves et équipées de douches individuelles. Ceux qui sont revenus de Cayenne après la fermeture du bagne et ont fini leur peine dans les prisons de la métropole se plaignaient déjà régulièrement de leurs nouvelles conditions de détention, et regrettaient la Guyane. Comme disait feu Jacques Mesrine : « Une cage dorée reste toujours une cage. » C’est à l’aune de cette évidence que se mesure le fossé entre l’intérieur et l’extérieur. Quand le pouvoir s’occupe des conditions de détention, c’est pour sophistiquer l’enfermement ; quand les prisonniers dénoncent leurs conditions de détention, c’est pour arracher un peu de liberté. Plus on améliore les conditions de détention, plus on enferme de gens.

Le problème, ce n’est pas les conditions de détention, c’est la détention elle-même. Poser le problème de la détention, de l’enfermement, c’est poser la question de son existence et de son utilité sociale. A quoi sert-il ? A qui ? La prison ne peut se comprendre hors de la société qui l’engendre. On ne peut pas comprendre le procès de Philippe – qui a pris vingt ans pour 20 000 euros – sans avoir en tête le rôle de l’argent dans notre société. On ne peut pas comprendre ce qui ce passe à Annœullin si on ne comprend pas que dedans comme dehors, une des priorités de ce système est la gestion de ceux qu’il traite comme des déchets. On ne peut pas comprendre la mort de Gordana et Papi sans penser à la place assignée aux prisonniers et aux pauvres en général dans la hiérarchie sociale.

Notes :

¹ Cet échange a eu lieu lors de la journée Prison-justice du Genepi. On peut voir la vidéo sur : www.dailymotion.com/video/xvq850#

² Alors Christiane, tu lis pas l’Envolée ?

³ Dans les nouvelles taules, un pourcentage est prélevé sur les mandats et les salaires des prisonniers pour « participer aux frais de fonctionnement ».