Interview de Christophe Khider

Le procès de la belle de Moulin-Yzeure en 2009 s’est achevé le 11 avril.
Christophe a été condamné à 15 ans de prison, qui viennent s’ajouter aux 48 qu’il avait déjà à tirer, les peines pour évasion n’étant pas confusionnables… Omar a été condamné à la même, les trois complices à 5 ans (ce qui veut dire pour les deux femmes une sortie imminente). Le procès est raconté ici. Courage à eux, et bonne route à Redoine Faïd.

Christophe a donné une interview par téléphone au sinistre Journal du dimanche, toujours avide de faits divers spectaculaires. Sa parole se fraie pourtant un chemin derrière les titres racoleurs. Pour ceux et celles qui sont passées à côté, on la reproduit ici, en hommage à cet irréductible combattant.  Une putain de leçon de vie…

Quelle a été votre réaction à cette condamnation à quinze ans?
Je vais peut-être vous étonner, mais j’étais content. Quinze ans, vingt ans, trente ans… Alors que j’ai une cinquantaine d’années à faire, ça n’a aucun sens. J’étais surtout très content pour les deux femmes, dont la mère de ma fille, qui vont sortir d’ici dans dix jours après cinquante mois de prison. Je suis revenu en cellule le cœur léger et si je n’avais pas attrapé un petit rhume, je serais au top.

 

Comment avez-vous appris celle de Redoine Faïd, samedi dernier?
Je l’ai appris à la télé. Au début, j’entends que plusieurs portes ont pété. Le mec, il avait une arme. Des coups de feu tirés. Alors j’ai dit « copycat ». Puis, quand j’ai entendu que c’était Redoine, que j’ai croisé en détention, j’étais très content pour lui…

Est-ce que Redoine Faïd a réussi là où vous avez échoué?
Moi, j’ai réussi à sortir de la centrale de Moulins, ce qui est une autre paire de manche que de sortir, comme lui, d’une maison d’arrêt. Ce n’est pas comparable. Mais il y a une autre chose qui n’est pas comparable, c’est que moi, une fois dehors, ça a été l’improvisation totale entre Moulins et Paris. Lui, il n’a pas eu ce problème. Tant mieux pour lui.

Quelle est la réaction des autres détenus après évasion?
C’est génial. Tout le monde revit. Même les canailles de chez canaille qui seraient capables de dénoncer quelqu’un en train de préparer une évasion. C’est une explosion de joie. Ça tape dans les portes. Les mecs crient les noms des mecs qui sont partis. À Fresnes, quand j’ai tenté le coup – les gens me l’ont dit après –, ils suivaient, minute par minute, pendant dix-sept heures. Y avait plus rien qui existait… Une espèce d’injection d’air pur. Je sais pas, c’est comme si quelqu’un était passé au-dessus de la prison et avait jeté des milliards de pétales de rose… C’est magique pendant quelques minutes, mais cette magie, c’est précieux. Surtout quand ça se passe à Moulins, ou à Fresnes : ça montre que si c’est possible dans des endroits hypersécurisés comme ça, c’est possible partout.

Selon vous et en dehors de votre cas personnel, faut-il s’attendre à d’autres tentatives d’évasion? 
C’est évident. Des évasions, il va y en avoir. Ça va exploser et il va y avoir des drames. J’entends des discours qui ont de quoi faire peur… Pas mal de mecs sont désespérés et sont prêts à passer à l’acte dans la violence. Après de dix ans de sarkozysme, les peines sont toujours plus lourdes. Et comme la sécurité dans les prisons devient extrême, le gars qui va s’évader va prendre tous les risques. Je sais que moi, quoi qu’il arrive, je ne lâcherai pas mon arme, je ne les laisserai pas me ramener, en tout cas pas sans combattre…

Quand on purge une peine de quarante-huit ans, est-ce que le mot espoir a encore un sens?
Non. L’espoir, c’est du poison, un des rares poisons qu’on s’injecte seul. Les gens qui vivent avec l’espoir se lestent d’un poids inutile. Pour les gens comme moi, il faut bien comprendre qu’on est comme en pleine mer, il n’y a pas de fond. Il faut battre des jambes en permanence. L’espoir ? J’en ai vu des mecs qui, après vingt ans, ont eu l’espoir. Ils y ont cru, ils ont arrêté de battre des jambes et ils ont coulé à pic. Des gars en pleine forme – parce qu’ils étaient dans le combat, pas forcément dans le projet d’évasion –, l’administration les a lessivés. Il faut savoir que la plupart se suicident en sortant : 90 %. Et les 10 % restants, ils font exprès de tomber parce que la prison, c’est une sorte de protection, parce qu’ils sont restés trop longtemps hors de l’extérieur et ils ont peur. Je pourrais vous citer au moins dix exemples à faire pleurer…

Vous avez déjà été confronté au suicide de codétenus?
Trop de fois et parfois dans des conditions abominables. La personne ne se retourne pas contre « la matonnerie », mais contre elle. Un mec qui s’ouvre le ventre, qui se met des coups de couteau dans les yeux après s’être fabriqué une arme avec une cannette de Coca, une boîte de thon… Du sang partout. Ça fait mal à l’âme. Il faut un mental extrêmement fort pour pas se laisser submerger par ça. C’est toute l’inhumanité de la pénitentiaire…

L’évasion, il n’y a que ça qui vous aide à tenir. Pas vos enfants?
Mes enfants, je ne les vois pas assez pour qu’ils soient une sorte de phare qui m’éclairerait en pleine tempête. Mes amis, oui, mes amis d’enfance, c’est une sorte de carburant inépuisable.

Vous avez aussi dit à l’audience que vous alliez « briser ce qu’il y a de meilleur en vous ». Qu’est-ce que ça veut dire? 
Ce qui plaît encore à mes proches et si je suis toujours entouré, c’est parce que j’ai encore cette faculté en moi de ne pas être devenu haineux, amer, aigri, psychorigide. Mais il va falloir que je rabote le peu d’humanité qui me reste de façon à être performant et ressembler à ce qu’on dit de moi depuis très longtemps. Alors oui, je vais prendre ce que j’ai de meilleur en moi, je vais l’éclater, l’imploser et là, je vais être performant. Je le sais depuis longtemps. Si j’avais été plus méchant – pas obligatoirement tuer mais mettre tout de suite une rafale dans les jambes, ouvrir la tête à coups de crosse, montrer à ceux qui sont là qu’il y a un danger létal immédiat –, je sais que je serais déjà dehors. Et quand je confronte cette réalité à ce que je suis en train de vivre, je constate qu’il y a une dualité en moi parce que je ne suis pas comme ça. Mais je sais que si je ne passe pas par là, je ne vais pas y arriver. Et j’en ai marre de battre des jambes. J’en ai vraiment plus qu’assez.

Le suicide, vous y avez pensé?
À Fresnes, en 2001, quand j’étais avec le négociateur du Raid et le chef opérationnel qui était venu sans sa cagoule et sans ses armes, j’étais dans une piaule et j’avais retourné le fusil d’assaut contre moi. Mais dès que mes lèvres ont touché le bout… « Bahhh !!!!» C’est pas pour moi ! Qu’ils me tuent par police interposée, oui, mais moi, je ne peux pas…

Un suicide par procuration?
Un « suicide by cops », oui. C’est une solution que je ne préférerais pas adopter mais, oui, c’est une option… Pour être tout à fait honnête, c’était déjà le cas ce 22 mars 1995 quand la balle a traversé la tête de M. Masiha, qu’il est tombé et que je pensais que les flics étaient derrière nous. S’il n’y avait pas eu les deux mecs avec moi qui répétaient : « Tophe, Tophe, il faut qu’on y aille ! », moi je restais, j’attendais les flics. Je me sentais pas les épaules pour assumer ça. À la seconde où j’ai tué, je voulais qu’ils arrivent, je voulais régler l’affaire sur place.

C’est là que votre vie a basculé?
Totalement. Un traumatisme. Je ne peux pas le dire autrement. Un traumatisme dont vous ne pouvez pas vraiment parler avec qui que ce soit. Les rares personnes avec qui j’ai abordé le sujet, qu’est-ce qu’elles peuvent faire ? Pas grand-chose… Sauf peut-être me dire ce que j’avais envie d’entendre : pas possible que le garçon qu’elles connaissaient ait pu faire ça. Mais c’est pas suffisant pour annihiler tout… tout… tout ce que cela fait en moi…

Est-ce que si vous n’aviez pas été condamné à trente ans en 1999, votre destin aurait été le même? 
Cet homme était décédé, il fallait que j’assume… Est-ce qu’à l’époque, si on avait reconnu que ce n’était pas un meurtre mais un vrai accident, cela aurait eu un impact sur la suite ? C’est difficile de répondre. Il y a eu les années de prison mais aussi tout ce qu’il y avait autour. Mon image ne m’appartenait plus. Tout le monde – les journaux, la télé – m’a décrit comme un assassin. Tout de suite. Y a un mort ? Donc c’est un assassin. Pas possible de remonter une pente comme celle-là. Le jour où je dois m’expliquer devant la famille – la femme de cet homme, sa fille qui avait le même âge que moi –, je vais les regarder dans les yeux, je vais leur parler avec des trémolos dans la voix… mais partout c’était écrit « la longue dérive du braqueur assassin »… Qu’est-ce que je peux dire ? Comment les convaincre alors que tout le monde dit que je suis un assassin ? L’injustice, je l’ai d’abord ressentie à cause de ça.

Si vous aviez un message à l’intention de Christiane Taubira?
Ce que je voudrais lui dire, c’est qu’ils marchent sur la tête. La première fois que j’ai eu un fusil d’assaut, c’était en prison. La première fois que j’ai touché des explos, c’était en prison. Si j’avais un message à lui dire, c’est de faire preuve du même courage qu’avec le mariage pour tous. Le même courage pour dire qu’après un certain nombre d’années, si le cas n’est pas psychiatrique, il faut laisser les gens retrouver la liberté. Ou alors il faut avoir le courage de ses opinions et rétablir la peine de mort, quelque chose d’abject, mais qui, au moins, a le mérite d’être clair. Parce que substituer à la peine de mort ce qui s’apparente à une mort lente, c’est sadique, ça n’a aucun sens, c’est que de la vengeance, que de la haine ! Il faut aussi changer la formation des personnels. Aujourd’hui, ce sont des gamins qui deviennent surveillants. Il faut les former et surtout virer tous ces vieux enfoirés qui transmettent leur haine et leur lassitude, qui pensent qu’ils travaillent à la SPA. Attention, ils sont pas tous comme ça. Il y a toujours un gradé dans tous les quartiers d’isolement, professionnel, respectueux et d’ailleurs respecté de tous. Mais il faut laver le système, le passer à la sableuse, décalaminer toutes ces mauvaises pensées…

La vie en quartier d’isolement, qu’est-ce que ça veut dire?
Ça veut dire une solitude extrême. Ça veut dire la crasse. La misère a une odeur. Les cris en permanence. La souffrance. L’étroitesse des lieux. L’oppression… Ça peut devenir très vite un vrai enfer pour ceux qui n’ont pas les capacités de transformer tout ça en carburant, de mettre la barre plus haut et de chercher à s’en extraire, au moins mentalement. C’est très dur d’être confronté à ces personnes, de les entendre et ne pouvoir rien faire.

À quoi ressemble la journée type de Christophe Khider?
En dehors du procès, c’est se lever, faire son ménage, plier ses draps… La porte qui s’ouvre, vite gicler à l’extérieur, le peu qu’on m’offre – sport, promenade –, l’utiliser, l’exploiter à fond. Puis lecture, mots croisés, tout ce qui, d’un point de vue intellectuel, peut me maintenir à un certain niveau, du moins ne pas régresser. Jamais se laisser aller. Garder sa bonne humeur. Me rappeler ce que j’ai été pour pouvoir le rester le temps pendant lequel je vais devoir vivre dans cet endroit particulier afin que, quand ça prendra fin, je n’aie pas trop de séquelles ; enfin, qu’elles soient superficielles et donc cicatrisables. Le maintien d’un esprit sain dans un corps sain. Moi, Christophe Khider, sain de corps et d’esprit!

Le PDF du bouquin Fraternité à perpète, qui raconte l’histoire de Christophe et de sa tentative d’évasion en 2001 avec l’aide de son frère (condamné pour ça à 10 ans)  est disponible

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