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TRANSPARENCE PLUS QUE TOTALE, sur les morts en prison

Paru dans l’Envolee numéro 26 – octobre 2009  

TRANSPARENCE PLUS QUE TOTALE, sur les morts en prison

Le 18 août, la nouvelle garde des Sceaux s’est vu remettre le rapport demandé à l’administration pénitentiaire (AP) sur les morts en prison depuis le début de l’année, dont le contenu n’a pas été rendu public. Par contre, ce même jour, le fameux rapport Albrand, jusque-là confidentiel, a été mis en ligne sur le site du ministère de la justice. S’agit-il de la version revue et corrigée par la précédente tenancière de la Chancellerie ? Le bon Dr Albrand vous répond :

« La ministre ressort la version édulcorée du rapport… La version light, pas celle que j’avais remise en décembre au ministère. »

Cela n’a pas empêché Alliot-Marie de déclarer :

« La première des choses que j’ai décidé de faire, là aussi par ce que je souhaite que l’on agisse dans la transparence, c’est de publier ce rapport ».

La transparence, selon la ministre de la pénitentiaire, est à opacité variable. En l’occurrence il s’agit que tout le monde voie ce document,

« ce qui permet ensuite de juger de ce qui est fait et de ce qui reste à faire. Il y a vingt préconisations dans ce rapport, j’ai décidé de suivre ces vingt préconisations. » a-t-elle ajouté.

Pure démagogie, car seule une commission de contrôle, indépendante de la pénitentiaire et dotée de moyens conséquents, pourrait produire une estimation sérieuse. Cela dit, quel sens y aurait-il à faire une estimation sérieuse de recommandations qualifiées d’« idiotes » par Albrand lui-même ? Il pourrait y en avoir 50 ou 100, de ces mesurettes d’opérette, que cela ne changerait rien à la réalité du problème…

Citons, à titre d’exemple, le fameux « kit de protection » à « expérimenter » pour les « personnes détenues en urgence suicidaire élevée » comprenant « draps et vêtements déchirables [en papier] ou/et couvertures indéchirables ne pouvant être transformés en liens », « des cellules sécurisées avec interphone et absence de points d’arrimage (support TV, canalisation, barreaux de fenêtre…) » à « expérimenter », toujours, ainsi qu’une meilleure formation des personnels pénitentiaires. Le dernier point de la préconisation n°11 va jusqu’à vouloir  « sensibiliser les codétenus […] en expérimentant [encore] une action de formation au soutien d’une personne en souffrance »,

Les transformant donc en agents pénitentiaires psycho-médicaux. Pour mettre fin à la « sur-suicidalité carcérale », comme ils disent, l’AP semble surtout prête à renforcer les contrôles et la surveillance, dans la mesure de ses moyens c’est-à-dire qu’il faut que cela ne (sur)coûte rien ou presque.

S’il ne s’agit que de ramener le chiffre des suicides ou morts suspectes, en très forte augmentation en 2009, à des proportions moindres acceptables par tous les pouvoirs… Une fois retrouvé le taux de « suicidalité » des années précédentes, qui osera prétendre que le problème n’est pas résolu ?

 

 

 

« Longues peines »

Paru dans l’Envolée N°2, Novembre 2001

Je tenais à témoigner pour votre dossier concernant les longues peines dont je fais partie, quoique je qualifierais celles-ci d’infaisables, d’irréelles, d’inacceptables…! Sachant très bien que je ferai tout pour ne pas la finir quoi qu’il m’en coûte; la mort, oui bien sûr, mais debout sur le haut du mur, jamais je ne courberai l’échine en attendant la fin de l’échéance…! Je suis en détention depuis six ans dont plus de cinq années dans les QI, étiqueté DPS depuis de nombreuses lunes, accro aux balluchonnages pénitenciaires, résident quasi permanent des rez-de-chaussées glauques et sombres, des QD dépourvus d’humanité, mais fidèle client de la liberté… de l’envolée ! Comment pourrais-je expliquer que c’est ce qui me reste pour vivre, pour supporter l’enfermement, ma date de sortie est bloquée temporairement à 2034… alors que je n’ai tué personne, j’ai certes volé quelques banques, vidé quelques distributeurs, pillé quelques salles de coffres, mais de là à finir par une peine compressée à trente années, non… ce n’est pas juste! Bien évidemment je refuse en bloc tout le cinéma interne à la détention des longue-peine (CNO, travail, psychothérapie, etc.). Mon esprit, mon corps tout entier se nourrit de vengeance, seule ma haine me permet de voir des jours… des lendemains joyeux. Le ministère m’a affecté dans une centrale sans savoir laquelle bien entendu, mais je dois patienter encore une année pour pouvoir vivre décemment, j’entamerai donc ma septième année en maison d’arrêt, une punition de plus pour avoir tenté plusieurs envolées! Le cher directeur de Fresnes m’a fait savoir que mes balluchonnages continueront dans les centrales où je représente un danger… La résistance n’est toujours pas bien vue dans notre pays malgré les années passées, il faut collaborer avec les autorités… alors j’en suis désolé d’avance, j’ai beaucoup plus d’atomes crochus avec Jean Moulin qu’avec Pierre Laval… Je devrais clôturer mes sessions d’assises dans un an avec un dernier round à Nanterre. Entre-temps j’espère être passé en correctionnelle pour ma dernière tentative d’évasion du QI de Ploemeur… ce qui m’amènera à plus de 2050 grosso modo, avant compression. J’ai oublié aussi que bien sûr je vois passer les grâces devant mon nez sans arrêt, pareil pour les RP, les RPS, une vraie perpétuité, une élimination pure et simple de l’individu gênant ! Mais qui ils sont, eux, pour me juger, pour m’annihiler, des magistrats détenteurs provisoirement d’un pouvoir, survolant ma vie, mes dossiers, avec des a-priori, des certitudes…
A ceux là je dirai simplement : n’oubliez jamais «que le vrai pouvoir, il est au bout du fusil…».
Amicalement,
Tony

« Lettre de Fleury »

Paru dans le N°2 de l’Envolée, octobre 2001

Monsieur,
De part ce courrier, nous tenons à vous mettre en garde sur la détérioration des conditions de détentions que font  subir certains membres du personnel surveillant du bâtiment D5 à l’ensemble de sa population carcérale outrepassant le règlement intérieur et abusant de leur autorité disciplinaire sur le comportement et le mode de vie des détenus et prévenus, et de ce fait cherchant à mettre en place un rapport de force verbal ou physique (dominé-dominateur) qui risque d’aboutir à des conséquences très grave pouvant aller jusqu’à un point de non retour. L’humiliation, la provocation verbale et la brutalité physique sur les détenus sont devenues monnaie courante. En effet on ne compte plus les différents problèmes qui ont surgi ces derniers temps et dont la liste est loin d’être exhaustive :
– réflexions douteuses voire racistes sur les origines et les croyances religieuses ou ethniques d’une partie de la population carcérale (phénomène croissant étant donné la conséquence directe du contexte mondial et sociétal actuel)
– violation délibérée du dernier lieu d’intimité qu’il reste au détenu : la cellule, en arrachant tout ce qui se trouve à portée de main
– non respect des conditions politiques que tout un chacun à la liberté d’avoir
– bousculades lors d’altercations avec des détenus refusant de se soumettre à l’excès de zèle autoritaire de certains surveillants et/ou bricards
– passages à tabac sur les détenus qui par leurs états psychomentaux devraient être placés dans d’autres endroits pénitenciers
– un exemple flagrant : vers la mi–septembre 2001, Djamel Ben Drisse longue peine condamné à vingt ans de réclusion criminelle a été sans aucun motif, humilié, passé à tabac et remis en cellule !!!
Suite à son agression, Djamel Ben Drisse a mis le feu à sa cellule à l’aide de fils électriques arrachés des murs. Il a été conduit à l’hôpital d’urgence. Plus de nouvelles depuis. Certains disent qu’il est décédé.
C’est donc dans cette logique de tension et de dégradation quotidienne de la vie carcérale qu’un terrain de haine et de vengeance se développe. Une situation qui deviendra ensuite de la part du personnel surveillant un prétexte à des revendications syndicales demandant toujours plus de moyens tant humains que matériels.

A raison de quoi, si des mesures concrètes sur cette situation critique et alarmante à l’encontre de monsieur X (équipe du vendredi 26/10/01 3ème étage droite D5), de type révocation ou reclassement de ce personnel pénitencier à des postes où ils n’auront plus de contact direct ou indirect avec les prisonniers, ne sont pas prises, nous nous devons de vous avertir que nous ne serons pas responsables des actes collectifs de quelque nature que ce soit pouvant gravement perturber l’ordre carcéral–militaire dont vous êtes la plus haute instance représentative au sein de l’administration pénitentiaire de la maison d’arrêt de Fleury Mérogis.
En espérant que vous saurez faire preuve de responsabilité et par conséquence prendre des mesures nécessaires pour que ce rapport conflictuel n’aille en s’ envenimant.
Veuillez accepter, monsieur, nos salutations.
Collectif des détenus du bâtiment D5 de Fleury Merogis.

"Mis à mort"

Paru dans le N°2 de l'Envolée, octobre 2001

Il est l’arpenteur du temps sans substance.
Emmuré dans son passé;
Immobile le royaume de l’absence en sourit ;
Infatigable compagnon d’un voyage,
Où l’horizon souvenir tend à s’évanouir;
Vapeurs nauséabondes d’une petite mort.
Perpétuel chemin d’inexistence macabre
De son être ne laissera qu’une silhouette d’acier qu’on ne plie;
Le briser : un espoir de bourreaux parés d’hermine
Trop lâches pour le sauver.
Nul rachat, une vie arrachée aux sens.
Laisser l’arpenteur échapper à cette torpeur,
Terrible tumeur de son existence qui tue son essence.

Toi, fossoyeur, vois le perpétuel arpenteur.

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« Pour le droit d’expression des détenus… »

 

Dire, lire et écrire Pour la population carcérale Est un besoin aussi vital
Que l’air que l’on respire…
Ras l’bol d’être baillonnée,
Trop envie d’crier, d’hurler!
J’vais finir par étouffer
A force de toujours refouler
Ma haine face au silence
De l’ensemble de la société
Face à l’indifférence,
L’individualisme et l’égoïsme
De tous les complices du libéralisme,
D’un système soi-disant démocratique et égalitaire
En vérité fasciste et même carrément totalitaire
Puisqu’il spolie les droits des individus

Paru dans le n° 2 de l’Envolée, octobre 2001

D.E.T.E.N.U.S.

Au moyen d’une censure
Généralisée et systématique
En l’an 2000 les prisons furent
Au cœur d’une tempête médiatique…

Zone de non-droit, ainsi ont-ils défini la prison
Mais aussitôt passée la vague d’indignation
Parmi toutes les âmes bienveillantes de la Nation,
Peut-ont dépasser le stade de la dénonciation!

La polémique concernant les prisons françaises
Est trop rapidement tombée dans l’oubli
Pourtant, aujourd’hui encore persiste le malaise
Et c’est de l’ombre qu’il ressurgit!

Réveillons les consciences endormies!!!

Constater les failles du système carcéral,
Le juger nuisible et inadapté
Tant pour l’individu incarcéré
Que pour la société en général
Constitue un phénomène presque banal

Mais ne pensez-vous pas qu’il est grand temps
De décider d’agir et de le transformer réellement?
Comme si le sort des détenus que l’on exclut
N’était pas une cause assez noble pour être défendue

Comme s’ils ne valaient pas la peine qu’on s’unisse,
Qu’on se batte tous ensemble afin que cesse
Cette indéfendable et ignoble injustice
Et que notre force triomphe des faiblesses
Des institutions judiciaires et pénitentiaires
Pour cela, une mobilisation de masse est nécessaire!

Donc là, je m’adresse à tous mes frères et sœurs
Pour que votre action prolonge notre réflexion
Dans ce long combat pour la liberté d’expression
Afin de construire ensemble une société meilleure…

Vous qui êtes libres de penser,
Et d’exprimer ce que vous pensez
Vous qui êtes libres d’informer
Mais aussi de vous informer
Sur toutes sortes de sujets,
De théories, de faits ou d’idées

Ne pouvez-vous pas également jouir
De la liberté de vous soumettre et d’obéir
Ou alors de vous battre et de désobéir?
Sachez que ce choix déterminera notre avenir…

Motif de confiscation du courrier:
La «Bible judiciaire» est invoquée
Lorsque celui-ci est considéré,
Par les «autorités», constituer
Une menace pour la sécurité
Et l’ordre de l’établissement
Et surtout des personnes que l’on veut maintenir
Dans l’exclusion et l’isolement

Ne pensez-vous pas qu’il est temps d’en finir?
De supprimer ce maudit article du Code pénal,
Véritable atteinte à la dignité de la population carcérale
Sommes-nous indignes de témoigner et de nous exprimer?
Pourquoi s’acharner à nous censurer, laissez-nous publier!

Seuls les représentants de la Justice et de la Pénitentiaire
Ont droit à la parole, n’est-ce pas totalement arbitraire?
Ne sommes-nous pas des individus à part entière?
A ce titre, nous refusons de nous taire!

Comme si le pouvoir de nous parquer
Dans ces neuf mètres carrés
Comme si le pouvoir de nous séparer
Des êtres tant aimés
Comme si tout cela n’était
Pas encore assez …

A bas la dictature
De la magistrature,
Qui détient tous les droits et pouvoirs
Et nous prive de ces mêmes droits
En nous laissant uniquement les devoirs
Désormais nous revendiquons le droit
De faire entendre notre voix
Car la liberté d’expression
Est une des libertés fondamentales
Que chaque individu possède
Du seul fait incontestable– de sa nature humaine
Il ne s’agit pas d’un privilège qu’on lui concède
Mais d’un respect dû à l’humain, avec ou sans chaînes…

« Longues peines »

Paru dans le N°2 de l’Envolée, octobre 2001

LONGUES peines; à quel moment s’aperçoit-on qu’on est un longue-peine. Bien avant de passer devant un tribunal pour aller chercher l’addition, le prisonnier aura effectué quelques années. Oui, trois, quatre, cinq ans à attendre, à être conditionné comme une marchandise. Lorsque l’on passe à la caisse, l’addition nous assomme. 15, 20, 25, 30… perpétuité. On perd connaissance, mais on reste quand même debout (pourquoi on ne tombe pas, on ne s’écroule pas?). 3, 4, 5 ans d’attente, de conditionnement, on perd toute notion du temps, on est dans un état inconscient, on ne peut plus réagir sur le moment. Il lui faudra quelques jours, quelques semaines ou des fois quelques mois pour prendre conscience de sa peine (et cela dans tous les sens du terme). Non, on ne passe pas devant un tribunal pour être jugé, mais pour être condamné. Et ce n’est qu’après cette condamnation que l’on commence à vous juger. Car, comme ils le disent, la peine sera afflictive et infâmante. Car la condamnation est un fait, mais qui ne détermine pas dans l’absolu le temps que l’on fera. Ce n’est que pendant cette incarcération que l’on passera son temps à être jugé. Et ce ne sera qu’au vu de ces jugements que l’on vous accordera ou pas, une permission, une semi-liberté, une conditionnelle, des remises de peine… Oui, lorsque l’on est longue-peine on essaie de ne plus compter. On est hors du temps, on n’est plus. Alors je ne sais pas s’il y a à méditer sur cette phrase (d’Emmanuel Kant): «L’esprit humain n’est conscient d’une progression dans le temps que parce-qu’il sait compter.» Il y a des moments où je me laisse aller à des rêveries. Le temps de ces moments-là ne se compte plus, les jours, les semaines défilent (je m’aperçois que le verbe défiler a plusieurs sens, comme celui de la fuite). Fuir dans un monde, un autre monde, un monde abstrait… Mais pour le moment je suis amené à revenir à la surface. Oui, surface dans un monde, dans un temps où l’on fait semblant. Le semblant d’une vie qui n’est que survie, pour ne pas dire sous-vie ou sous vide. Voilà le pourquoi du plongeon dans l’abstrait. Après avoir pris trente piges et fait cinq depuis, je me demande ce qui me maintient encore debout… Le pire, ce n’est pas ces trente piges, c’est plutôt de prendre conscience de ces lieux et de tout ce qui gravite autour. Même si l’on est amené à occuper son temps (occuper son temps c’est déjà égoïste, il vaudrait mieux le partager) à des activités diverses, on ne construit rien ou alors tout n’est qu’illusion. Tout ce que fait le détenu, c’est de se créer un espace pour un semblant d’autonomie. Car c’est un paradoxe de parler d’indépendance dans un milieu coercitif tel que la prison. Dans une prison d’exclusion, de misère et de haine, il serait bon de se poser la question de l’avenir des personnes (hommes et femmes, jeunes et vieux qu’on y jette). Bien sûr qu’il faut en finir avec cette perpétuité et cette échelle des peines. Mais l’histoire nous le rappelle, il faudra compter sur l’Europe pour que la France, pays des droits de l’homme, s’aligne, contrainte et forcée… Je crois qu’il serait bon de voir ou de revoir la condamnation d’une infraction et sa peine. Il y a lieu de constater qu’il est souvent fait une différence entre un primaire et un récidiviste et que la peine est en fonction de ce déterminisme. Alors pourquoi continuer à faire cette différence lors des aménagements de peine. Avec le primaire : mi-peine pour une permission, une liberté conditionnelle. Et le récidiviste, il faut qu’il effectue les deux tiers de sa peine pour la même chose. Alors qu’à la base la peine est bien définie sur ces deux points. À défaut que les tribunaux ne se remettent en question sur les peines incommensurables qu’ils infligent. Une proposition serait que tous les détenus puissent sortir en fin de peine après avoir effectué les deux tiers de celle-ci. Et une mipeine pour tout aménagement. Car on peut constater à l’heure actuelle, pour prendre un exemple, qu’une personne condamnée à un an effectuera (si tout se passe bien) neuf mois. Il aura fait plus des deux tiers puisque les deux tiers d’un an font huit mois.

Droit d’expression qu’ils disent…

Paru dans le Numéro 3 de l’Envolée, octobre 2001

Comme c’est étrange, le numéro 2 de l’Envolée n’est pas parvenu à tous les prisonniers abonnés, sans qu’aucune raison ne soit officiellement donnée. Aux alentours du 20 septembre, une semaine après l’envoi, nous savions que les directions de Clairvaux, de la Santé, de Fleury et de Fresnes bloquaient la distribution. Nous leur avons téléphoné et leur unique réponse fut qu’ils n’avaient pas noté de mention de dépôt légal. Les prenant au pied de la lettre, nous leur avons faxé l’attestation du TGI de Paris qui aurait dû suffire à les convaincre de leur erreur. Ils nous avaient d’ailleurs assurés que dès la réception du fax, ils régulariseraient la situation. Ce qui fut dit ne fut pas fait. Quelques jours après, un prisonnier du centre de Salon nous informait de l’existence d’une circulaire ministérielle datée du 6 octobre qui interdisait purement et simplement le journal. Très étonné que le directeur de publication n’en ait pas été informé, nous avons entamé un marathon téléphonique de plusieurs semaines pour s’entendre finalement dire que le Ministère de la Justice ne savait rien et que la direction de l’AP ne retrouvait pas la trace ni les motifs officiels de cette décision arbitraire. Ils nous proposaient de leur adresser un courrier auquel ils ne manqueraient pas de répondre dès qu’ils auraient mis de l’ordre dans leurs paperasses. Et pour cause! Cette prétendue circulaire ministérielle n’est en fait qu’une simple note de service (N°00476 du 05/10/2001) respectée ou non selon le bon vouloir de chaque direction d’établissement: il arrive que dans une même taule certains bâtiments tolèrent l’entrée du journal et d’autres non. Il arrive même que seuls quelques prisonniers l’obtiennent alors que la décision de telle prison est d’opter pour la censure. Ils cherchent tout simplement à gagner du temps, essayant de ne pas faire trop de vagues en espérant trouver un motif légal d’empêcher la circulation de l’Envolée en détention. Peut-être pensaient-ils avoir à faire à des interlocuteurs soumis, avalant toutes les couleuvres administratives… Rien ne permet de justifier une interdiction: à moins que le fait de révéler quelques vérités comme le cas de mort inexpliqué du jeune Ralphe Hamouda dans la prison de Grasse, ou de dépeindre le véritable visage de la nouvelle politique d’application des peines ne constituent un délit. Si c’était le cas, il faudra qu’ils s’en expliquent. Nous avons déposé un premier recours auprès de la direction de l’AP exigeant la remise immédiate des numéros de l’Envolée aux abonnés ainsi qu’une somme de 100000F pour dédommagement du préjudice. Ils ont deux mois maximum pour répondre, après quoi nous irons devant le tribunal administratif. Quelques prisonniers ont fait de même, envoyant le même type de courrier en recommandé-accusé de réception. Nous avons alerté toutes les organisations politiques, associatives, médiatiques qui s’étaient mises en avant pour dénoncer il y a un an les conditions de détention et en particulier l’absence de droit d’expression (OIP, MRAP, groupe Miallet, syndicat de la magistrature, commission justice du PCF, AFC, LDH, Libération, le Monde, Le Canard Enchaîné…). Deux mille exemplaires du numéro2 ont été distribués, il y a désormais environ 300 abonnés : il n’est pas question de céder à des pressions si prévisibles de la part d’un pouvoir qui ne supporte pas d’être exposé à la lumière, car il sait que sa tranquillité repose sur l’opacité et le silence. Comme d’habitude ils interdisent d’abord

C’est arrivé près de chez vous… en Allemagne Werner Braeuner, chômeur, tue le patron du pôle emploi

Publié dans le numéro 2 de l’Envolée, septembre 2001

Un cas mortel de probabilité

Le matin du 6 février 2001 à Verden, Klaus Herzberg c’est fait tuer par Werner Braeuner. Klaus Herzberg, 63 ans,était directeur du bureau local du chômage; Werner Braeuner, 46 ans, est ingénieur mécanicien au chômage. Braeuner venait d’être radié, et ses allocations, son seul revenu, supprimées. Une heure après les faits, il s’est présenté à la police. Il est actuellement en prison et attend son procès.

Nous ne connaissons pas personnellement les deux protagonistes de cette dramatique histoire. Mais nous connaissons d’expérience son contexte éminamment social. Il y a un rapport indéniable entre les fonctions hiérarchiques de la victime et la réaction déséspérée de l’auteur de cet acte. Cette affaire se distingue en ceci des habituels«faits divers» pour apparaître comme symptôme d’une crise galopante. Car la seule chose qui soit étonnante à ce propos est que de tels éclats ne se produisent pas plus souvent. Dans les bureaux de chômage et les services sociaux fermentent quotidiennement des pulsions de violence. Et c’est en permanence qu’il nous faut lutter pour empêcher que l’un ou l’autre d’entre nous ne déjante et gâche sa vie –que  se soit par le suicide ou par une agression incontrôlée qui le conduirait en taule1.

Il n’est ici question, ni de légitimer le meurtre d’un homme ni de le juger(d’autres s’en chargeront!),mais d’examiner son substrat social. Werner Braeuner passait pour un homme intelligent, paisible et doté du sens de l’humour. Et pourtant il a «pété les plombs», détruisant sa vie et celle d’autres personnes. Quiconque veut éviter que de tels drames se reproduisent devrait d’abord se demander comment et pourquoi ils surviennent et analyser la logique sociale de cette folie, qui répond à la logique démente de cette société. Avant tout, voici la raison de notre intervention: nombre de gens dans ce pays étaient en contact avec Braeuner. Il s’agit de personnes engagées, qui ont communément la bouche pleine du mot«solidarité». Or, depuis février, ils se taisent tous, presque sans exception, et le laissent tomber, soit parce que l’affaire leur parait trop peu politique, soit par peur d’être eux-même criminalisés2. Ce sont des français du groupe AC! qui les premiers ont fait circuler une pétition de soutien pour rompre le silence qui entoure cette affaire en Allemagne. Werner Braeuner était chômeur depuis huit ans. Il y a en Allemagne 76 000 ingénieurs au chômage, dont la plupart sont de la génération de Braeuner, trop âgés sur le marché du travail. Leurs chances de retrouver un emploi sont quasiment nulles. Que peut-on faire dans un tel cas? Essayer au moins d’occuper judicieusement son temps. Depuis 1998, Braeuner avait trouvé, comme il l’écrivait lui-même, une «appartenance forte au sein du mouvement de chômeurs européen». Il traduisait des textes du français, s’était engagé au sein de la BundesArbeitGemeinschaft (groupe réformiste qui s’occupe des sans-travail, NDT) et participait activement à de nombreux forums sur Internet. Pour le Bild-Zeitung, cela donne: «En fin de compte il fuit la réalité dans la virtualité. Sur Internet, Werner B cherche, sous le nom d’“Aidos” (mot grec désignant un sentiment de pudeur et d’honneur) des camarades de souffrance au lieu de chercher du travail.» Voilà un retournement parfait du réel:car la fuite dans la réalité virtuelle serait bien plutôt de courir désespérément après un travail qui n’existe pas! Werner Braeuner essayait de réfléchir aux conditions qui l’avaient jeté dans cette situation précaire. Si «la réalité» n’a plus besoin de nous, il est bien légitime de se demander si nous en avons besoin, de cette réalité. Au demeurant, la mise en connexion de réseaux et d’initiatives européens est bien une activité d’intérêt général:ce n’est qu’ainsi que pourra naître un large mouvement social, seule chance d’améliorer cette société malade.

Faisons ici une petite digression: il y a en Allemagne des gens qui gaspillent tout leur temps à déblatérer sur des modèles alternatifs au chômage et des projets de financement. On les paye pour ça, bien entendu: il ne leur faut pas plus de dix minutes pour gagner, lors d’une quelconque réunion, le salaire mensuel d’un assisté social –notez bien: financé par le contribuable. Et pourtant, on ne les appelle pas des tire-au-flanc mais des sociologues. Personne n’a encore songé à envoyer Ulrich Beck cueillir des asperges3. En revanche, que des chômeurs s’avisent de réfléchir eux-mêmes sur leur sort et s’efforcent de trouver des alternatives concrètes, et voilà que les quelques centaines de marks avec lesquelles ils doivent survivre deviennent une exploitation éhontée de la population travailleuse. On nous rétorquera peut- être que des chômeurs sans qualification ne sauraient développer une théorie intelligente et utilisable par rapport aux spécialistes patentés et qu’ils sont tout juste bons à bavarder dans le vide. Pour en finir avec ce préjugé, nous publions l’un des nombreux écrits de Braeuner.

Dans cette triste histoire, l’illusion du virtuel semble néanmoins jouer un rôle, mais d’une tout autre manière que celle évoquée par les feuilles de chou. Ce qui frappe après coup, c’est le large fossé qui séparait les multiples contacts électroniques que Werner Braeuner entretenait quotidiennement de l’isolement concret dans lequel il vivait. Cette situation est caractéristique de la nouvelle société digitale en général – c’est en permanence que mots et images sont échangés dans un prétendu temps réel, tandis que le véritable espace-temps de l’expérience subjective est de plus en plus vécu dans l’atomisation. En ce qui concerne plus spécialement la politique connectée au réseau avec ses forums virtuels et ses manifs en ligne, une telle séparation à des conséquences fatales. Les vieilles valeurs politiques de communauté et de solidarité sont devenues là de pures abstractions. On pourra débattre aussi globalement qu’on le voudra, l’isolement et l’impuissance quotidien ne n’en restent pas moins intacts. En ce sens, l’acte désespéré de Braeuner n’est pas un phénomène «infra-politique», mais une conséquence de l’échec de la politique sous forme digitale. C’est précisément parce qu’il n’y a actuellement aucune perspective d’amélioration collective –et moins encore de solution– de la misère sociale que se développe le désespoir individuel, avec par- fois des conséquences sanglantes. Puisse au moins cet exemple amer servir d’avertissement.

Les difficultés de Braeuner augmentent à mesure que sa situation matérielle devient plus pécaire. Il souffre de violent maux de dos. Dans leur petit logement, les disputes avec sa compagne se succèdent. Avant même la naissance de sa fille, il déménage et loue une pièce dans un village voisin. Là, il semble avoir vécu extrêmement isolé. Tous ces détails seront vraisemblablement présentés devant le tribunal comme autant de«problèmes personnels». Peut-être les experts affirmeront-ils que tout est lié à quelque traumatisme infantile –ou, pour faire plus moderne, génétiquement déterminé. Il crève cependant les yeux que de telles affaires«privées» sont avant tout déterminées par une pression sociale extrême. En juillet 2000, Werner Braeuner s’inscrit pour un stage de formation de constructeur 3D-CAD proposé par son bureau de chômage. Il l’interrompt en novembre, parce que «ça ne mène à rien». La moitié du temps, il n’y a là-bas littéralement rien à faire. Ce sentiment est familier à tous ceux qui ont dû suivre, volontairement ou pas, ce genre de formation simulée. Dans le seul but de pouvoir prétendre qu’« il se fait quelque chose contre le chômage», on réquisitionne la seule chose qui nous reste: notre temps. La déception est d’autant plus amère pour ceux qui avaient sincèrement souhaité cette formation et qui se retrouvent à ingurgiter un savoir obsolète dispensé dans des salles d’attente par des formateurs sans qualification. Une issue en trompe l’œil est encore moins supportable que l’immobilité forcée.  Mais malheur à qui se libère de son propre chef de la place qu’on lui a assignée et du rôle qu’on lui a imparti. Car là, il commet un acte de rupture sociale. Le chômeur se mue en délinquant: dès lors il ne relève plus de la «tolérance répressive» mais sera l’objet d’une sanction.

Avant de laisser tomber son stage, Braeuner écrit deux lettres au directeur de son agence pour lui expliquer les raisons de sa décision. La réponse abrupte lui parvient à la mi-janvier. Ses allocations sont supprimées. Peu après, il rencontre Herzberg par hasard à l’agence et tente en vain de le convaincre. La loi ne prévoit pas d’exception, lui assène ce dernier. Pas de discussion, pas d’issue.

Braeuner pense d’abord à se suicider. S’il l’avait fait, il serait mort en bon chômeur, honoré de trois lignes dans la presse locale. «Un désespéré a mis hier fin à ses jours. Il était sans travail depuis huit ans.» Le lecteur aurait éprouvé un vague sentiment de pitié en maudissant l’épidémie naturelle qui sévit sous le nom de «chômage» et détruit implacable- ment des vies humaines. Cependant la tragédie serait restée discrète. On ne publie pas la statistique mensuelle des suicides de chômeurs, quoique celle-ci contribue concrètement à améliorer la situation économique. Mais en fin de compte ce n’est pas directement contre lui-même que Braeuner dirige d’abord son désespoir. Peut-être pense-t-il que cela rendrait par trop service à l’injustice institutionnelle. Toujours est-il que c’est contre celui qui incarne à ses yeux le mécanisme de son exclusion qu’il se retourne ce matin-là.

De la victime elle-même, on sait peu de chose. Sur la photo, Klaus Herzberg ressemble à ce qu’on se représente d’un employé de 60 ans. Ce que l’on voit de son domicile correspond également au pavillon typique de la classe moyenne, avec garage et gazon bien entretenu. Si l’on en croit le Bild (mais qui peut encore croire ce journal?), il aurait été ce matin-là tout à la joie anticipée de pouvoir annoncer le midi à la presse que «le taux de chômage avait chuté de 6,9% (12 174)». Les plumitifs ajoutent,sans craindre le ridicule:«quelqu’un voulait empêcher cela à tout prix» –comme si l’usage de la violence pouvait empêcher les nouvelles de paraître! Les détails sordides ne nous sont pas épargnés:Klaus Herzberg a été mortellement blessé «par plusieurs coups portés à la tête avec un racloir triangulaire». Ce n’est pas un beau spectacle. Il laisse derrière lui une femme et deux enfants. On imagine les larmes, le vide, les questions sans réponses.

En revanche, nous ne saurons jamais ce que ressentait le directeur de l’agence lorsque les chômeurs le suppliaient de ne pas leur couper les aides4. Avait-il des remords de conscience? Ou se réjouissait-il d’avoir pris des tire-au-flanc au piège? Se rendait-il seulement compte des existences brisées qui se cachent derrière les statistiques qu’il avait pour fonction de faire baisser? 6,9% ce mois-ci, quel beau chiffre! Finalement, ces questions importent peu. «La mort n’a pas touché la personne de Klaus Herzberg, mais l’institution de l’Arbeitsamt (I’équivalent de notre ANPE et de nos Assedic, NDT)», voilà comment s’exprime Jagoda, président.du Bundesanstalt fur Arbeit (le grand chef du chômage), aux obsèques. Pareille affirmation est ambiguë. Sans doute, une agression personnelle ne peut-elle être une solution, puisque l’employé est impersonnel et interchangeable. Mais par ailleurs, c’est précisément l’anonymat sans visage de la bureaucratie qui en fait la matrice du monstre. De crainte d’être stigmatisé comme soixante-huitard arriéré, plus personne n’ose aujourd’hui parler de «violence structurelle». Et cependant, c’est ici à un cas éclatant de violence structurelle que nous avons affaire. Des slogans démagogiques sont convertis en ordonnances et directives qui, en descendant les échelons, se muent à leur tour en ordres à faire exécuter –combien faut-il en radier aujourd’hui, monsieur le directeur? Assurément, un clic de souris est plus propre qu’un coup de racloir triangulaire, et une radiation des statistiques n’est pas, loin s’en faut, une exécution capitale, seulement une mort institutionnelle. Mais il ne faut pas beaucoup d’imagination, même de la part d’un bureaucrate, pour s’en représenter les conséquences. Il faut le dire clairement:«l’institution de l’Arbeitsamt» et, au-delà, la fabrique de désespoir dénommée politique de l’emploi ont une part de responsabilité dans la mort de Klaus Herzberg.

Il ne s’agit peut-être là que d’un signe avant-coureur. Depuis quelques semaines, une mise en scène médiatique fait rage d’un bout à l’autre de la République, à laquelle on a donné le nom de «débat sur la paresse». Il s’agit très prosaïquement d’employer contre les chômeurs des mesures plus coercitives. Quiconque n’acceptera pas la première offre d’emploi, quelle qu’elle soit et quel qu’en soit le salaire, se fera couper les allocations. Cette version moderne de la malédiction biblique a néanmoins un angle mort:qu’adviendra-t-il de tous ceux qui, pour une raison ou une autre ne s’accommoderont pas de telles exigences? Les défenseurs de la tolérance-zéro ont-ils pris en compte ses inévitables conséquences? Vont-ils s’accommoder de ce qu’il en coûtera socialement? Faute d’une prétendue «couverture sociale» ce sont des linceuls sociaux qui pourraient bien se multiplier. Regardons les USA, pays de l’économie miracle, où le recyclage des exclus en furieux de la gâchette est devenu la norme et dont le goulag compte deux millions de détenus. Certes, de telles conditions concourent à assainir le marché du travail -d’une part la demande en forces de sécurité, vigiles, policiers, techniciens en alarmes et autres profiteurs de la peur est en hausse constante, d’autre part les coûts salariaux baissent grâce à un large prolétariat carcéral. Mais est-ce bien dans ce monde-là que nous voulons vivre? A cet égard,le cas Braeuner est un avertissement à prendre au sérieux.

Le procès va débuter le 3 août. La procédure s’y déroulera dans la perspective individualisante de la justice, une apaisante illusion où le mauvais individu paie pour ses péchés, après quoi tout rentre dans l’ordre. Pour toutes les raisons évoquées plus haut, il ne faut pas laisser tomber Werner Braeuner. Si la notion de circonstances atténuantes a un sens, c’est bien ici. Chez de nombreux peuples primitifs, en cas de crime, ce n’est pas seulement l’auteur mais toute la société qui est punie, et tous se flagellent mutuellement. Chacun se sent coresponsable du fait qu’une rupture de la règle sociale ait pu avoir lieu. Il ne serait guère imaginable de remettre ces usages en honneur ici aujourd’hui. Toutefois, il est à souhaiter que ceux qui n’ont pas renoncé à toute valeur humaine saisissent cette occasion de mettre en accusation publique la logique sociale qui enfante de tel cas tragiques. Tant qu’il en est encore temps.

Guillaume Paoli

Extrait de Müßiggangster, la revue berlinoise des Chômeurs Heureux, traduit de l’allemand en juin 2001.

On peut écrire à Werner Braeuner (il parle couramment le francais) à l’adresse suivante:
JVA Verden, Stifthofstr. 10, 27283 Verden; ou le soutenir en passant par son avocat:
Michael Brennecke 63 Obernstrasse,
D-28832 Achim.
Pour.qui veut envoyer son obole:
RA Brennecke, Kreussparkesse Achim, BLZ
29152670, compte n°100680 avec la mention
Werner Brauener.
Pétition de soutien:wbraeuner.support@free.fr
~
1
Au cas où nous n’aurions pas été assez clairs: les Chômeurs Heureux ne nient pas le désespoir régnant, au contraire, ils développent à son encontre des mesures préventives.
2
Intimidés par la presse locale qui a stigmatisée cet acte de désespoir comme un«phare politique» conscient:«c’est ainsi qu’il militait dans le réseau“Hoppetosse”qui apelle sur Internet à la“résistance créative contre le capitalisme”» –entendez:le meurtre fait partie de la résistance créative!
3
Ce Beck est un de ces sociologues citoyennistes appartenant à la BAG, et la récolte des asperges fait partie de ces travaux, comme les vendanges, dévolus aux chômeurs (NDT).
4
«En me coupant les allocations, vous me rompez le cou et vous le faites de bon coeur.» (Lettre de Bräuner à Herzberg le 12 janvier.) Extrait de Müßiggangster,la revue berlinoise des Chômeurs Heureux, traduit de l’allemand, juin 2001.

« Les peines auto-gérées ? »

Paru dans le N° 1 de l’Envolée, septembre 2001.

Un sujet sur lequel il serait intéressant d’avoir des témoignages de détenus concerne la longueur des peines. Les tribunaux, surtout les cours d’assises, distribuent à tour de bras des décennies de prison, des périodes incompressibles, de la réclusion à perpétuité, comme s’il s’agissait de sanctions anodines. Prenant référence les uns sur les autres, les procureurs et autres avocats généraux, souvent soutenus par les médias, appellent à l’inflation des verdicts. Se figurant, comme beaucoup de gens, que la détention est une partie de plaisir pour des prisonniers confortablement installés, disposant de l’eau chaude et passant leur temps au lit à regarder la télé, ils distribuent généreusement les années d’enfermement sans se rendre compte de ce que cela signifie en réalité. Bien entendu, magistrats et jurés assurent, la main sur le cœur, qu’il ne faut voir dans ces punitions démesurées aucune idée de représailles. La justice française, c’est bien connu, ne pratique en aucun cas la vengeance… Les peines de mort à petit feu, vous diront tous ces braves gens, n’ont d’autre but que de permettre aux condamnés de se ressaisir pour reprendre place dans la société. Il ne s’agit pas de punition, mais de thérapie. Il faut laisser au coupable sanctionné le temps de s’amender, de se soigner éventuellement, et de se refaire une personnalité acceptable. Admettons qu’en prétendant cela l’institution judiciaire ne soit pas hypocrite, et intéressons-nous au temps nécessaire à cette repentance-guérison-renaissance. Ne laissons pas le seul son de cloche des procureurs et des «experts» de tout poil se faire entendre à ce sujet. Il est plus logique de demander aux principaux intéressés, c’est-à-dire à ceux qui y sont passés ou qui y sont toujours, quelle durée ils estiment nécessaire de passer derrière les barreaux pour comprendre la faute qui les y a amenés, se prémunir contre la récidive et préparer leur réadaptation sociale.Ce serait intéressant que les détenus disent combien d’années il leur paraît nécessaire de passer en prison avant de se sentir prêts à reprendre place dans la société des hommes libres sans présenter pour elle un danger. Beaucoup de gens estiment que l’écrou, en tant que mise à l’écart, est une mesure indispensable pour protéger la société et pour éviter le pire chez de mauvais sujets engagés dans une spirale infernale de délinquance ou de criminalité impunie, devenue parfois incontrôlable. Certains détenus reconnaissent eux-mêmes que le fait d’avoir été incarcérés les a empêchés d’accumuler des infractions de plus en plus radicales, ou bien que cela leur a permis de se ressaisir après un acte qu’ils ne se savaient pas capables de commettre, acte qu’ils ont donc du mal à accepter ou à justifier. L’enfermement est alors le moyen de stopper la dérive, de réfléchir sur son propre comportement et d’en reprendre le contrôle afin de se rendre acceptable pour soi-même et pour la société.

Commentaire de la rédaction

Le point de vue de Jean-Pierre est largement partagé à l’intérieur ; il nous paraît important de le mettre en discussion. Quant à nous, nous n’imaginons pas que les peines, courtes ou longues, puissent être prononcées par les prévenus eux-mêmes: ce point de vue est utopique, seules quelques sociétés dites «primitives» imaginaient de régler un différend après un débat collectif à l’issue duquel le fautif décidait lui-même de son châtiment. Cela implique que la faute appartienne à la communauté et ne soit pas conçue comme un écart individuel. Notre monde ne tourne pas autour d’une conception communautaire mais autour de l’idée de l’exploitation de l’homme par l’homme au profit d’une minorité.Tout le vocabulaire, toute la logique de la police, de la justice, du droit sont des armes qui appartiennent aux possédants : participer avec le pouvoir à la sanction reviendrait à légitimer son existence. Si aujourd’hui l’urgence est de réduire les peines pour limiter le programme de destruction des détenus, il ne nous appartient pas de proposer une échelle de peines qui, aussi clémente soit-elle, ne pourra jamais être acceptable.

"La liberté sans conditions"

Paru dans le N°1 de l'Envolée, septembre 2001.

Voilà donc la pensée d’un perpète, je dis pas d’un homme car fiché, catalogué, mis dans des cases puis une cage; l’Etat te laissera animal figé dans un passé qui sera ton présent jusqu’à une hypothétique conditionnelle. Et après… qui s’en soucie!? Les politiques, ces égocentriques qui n’ont d’autre pôle d’intérêt que leur carrière qu’ils construisent sur les tas de cailloux qu’amassent les taulards dans ces Cayenne modernes!!! Ces esclaves dits «détenu(e)s» payés à coups de centimes, ils les gratifieront peut-être d’un gage sérieux de réinsertion, en somme«sois esclave pour retrouver une liberté enchaînée, car elle sera conditionnelle, bien sûr!». C’est l’offre faite aux perpètes. Quoi d’autre? Plus de sécurité, non pas pour les bagnards mais bien pour les bourreaux, qui de leur mission ne connaissent que le côté répressif. De quoi on nous parle!? Une nouvelle loi pénitentiaire où les plus concernés ne sont pas consultés, et pour quelles avancées? J’ai de sérieux doutes quant à un réel bénéfice pour nous et, quand bien même il y en aurait, ce ne sera toujours que cacher la misère avec des réformes qui ne seront pas applicables dans un proche avenir pour X ou Y raisons. Pour une douche supplémentaire par semaine, il aura fallu près d’un an pour que ce soit appliqué, alors une réforme aussi vaste qu’ils le prétendent va droit dans le mur, sans l’abattre malheureusement. Tous autant que l’on est, ce n’est pas de leur pitié ou de vains espoirs dont nous avons besoin, mais bien de ne plus subir le fascisme ambiant, de retrouver une liberté sans conditions et surtout de ne plus subir ces peines de mort déguisées en perpétuité. Je n’oublie pas les autres qui ont pris dix ou vingt piges, même un mois ne répond à aucune logique, si ce n’est celle d’un Etat totalitaire tout comme l’est sa justice. Cette pauvre France se glorifie encore d’une révolution que l’on fête sans doute pour nous faire croire en ces trois mots qui n’ont plus que le sens d’une vaste hypocrisie, car qu’est la prison, si ce n’est un lieu qui voudrait nous faire croire que dehors nous sommes libres? Quant à la fraternité et à l’égalité, demandons à un sans-papier, un SDF et bien d’autres ce qu’ils en pensent. Ne me demandez pas de conclusion, car la fin ne pourrait se trouver que dans la conscientisation de tout pays qui condamne des hommes et des femmes à errer sans fin.

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