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LE CRA DE VINCENNES BRULE !


Après plusieurs jours de luttes et de répression violente, ce soir 4 février des prisonniers ont appelé pour raconter que des incendies sont en cours dans deux batiments du CRA de Vincennes. Les batiments ont été endommagés.

Ne laissons pas les prisonniers isolés, soyons solidaires, soutenons les révoltes !

Les flics ont tout fait pour faire craquer les gens et casser la lutte : samedi soir, au début de la grève de la faim, les prisonniers sont renfermés dans le bâtiment et ils sont fouillés dans toutes les chambres ; dimanche, un prisonnier est tabassé par les keufs, qui refusent aussi l’accès à l’infirmerie pour les prisonniers malades ; lundi, les prisonniers se font réveiller par des douches incendie, d’autres tabassages ont lieu, les keufs avec les chiens ; mardi, l’eau du bâtiment est coupée, pas de douches ni rien.


Mise à jour (05/02/20)

Des nouvelles des prisonniers du CRA !

Hier mercredi 5 février, suite à la destruction du Batiment 2A du CRA de
Vincennes, une trentaine de personnes sont allées crier leur solidarité
avec les prisonniers. Les retenus du bâtiment 2B, bâtiment dans lequel des
matelas avait également brulé la veille, ont répondu en criant liberté.
Quelques minutes après les personnes en contact avec l’intérieur ont
eu plus de détails sur ce qu’il s’est passé pour les retenus depuis l’incendie.

Une trentaine de prisonniers du CRA 2A ont été emmenés passer la nuit de l’incendie (nuit du mardi 4) dans un comico vu que les chambres étaient inutilisables. Hier soir (le mercredi 5) ils sont rentrés, sans visiblement que personne n’ait été placé à GAV (info en cours de vérification), mais une enquête est en cours. Certains ont été transférés au CRA 1 où ils sont maintenant encore plus nombreux par chambre ; d’autres au CRA 2B où certains sont obligés de dormir sur des matelas brûlés ; et encore d’autres au CRA de Palaiseau ou du Mesnil-Amelot.
Pour montrer notre solidarité avec les prisonniers : les numéros de cabines de ces différents CRA.

Bonne nouvelle : Le bâtiment 2A est réellement rendu inutilisable, il faut dire que depuis l’extérieur on peut voir que les fenêtres ont volé en éclats et que le toit est dans un sale état ! Il y a eu des libérations du fait de l’incendie, apparemment au moins 14 !



Sur l’Actualité des luttes, un prisonnier du bâtiment 2A raconte des conditions de vie à l’intérieur, et de ces derniers jours de luttes et de répression (à partir de la minute 35) :

Et voici le témoignage écrit d’un prisonnier :

On veut juste des conditions de vie normale parce que nous on vit ici c’est trois mois c’est une vraie peine de prison. Une peine, mais nous on veut juste sortir, on a des enfants ici. Le CRA c’est invivable surtout à cause de la violence des policiers et aussi parce qu’ils essaient de nous faire craquer. Les gens qui sortent d’ici certains deviennent fous.

Ils nous rendent fous. À l’intérieur, on les voit devenir fous petit à petit. Il y a quelqu’un la dernière fois ils l’ont appelé pour une prise de sang, et quand il est revenu il s’est écroulé en tremblant et tout, on ne comprend pas s’ils essaient de nous tuer parfois.

Il y a un mec qui a le bras cassé à cause de flics qui lui sont tombés dessus. On essaie de l’aider comme on peut, mais le soir il crie, il ne peut pas dormir.

On ne savait pas que c’était comme ça en France, tant de racisme. Il y a même un policier qui a craqué quand il a réalisé ce qu’il se passait dans le centre. Les policiers c’est tous des stagiaires donc ils font de la merde. Ils essaient de nous faire craquer avec des fouilles tous les jours, des tabassages de gens avec les jambes et les mains scotchées…

Nous, on craque ici on a envie de sortir d’ici le plus vite possible.

Samedi soir on a commencé une grève de la faim on était 28 je pense. Les policiers sont venus pour nous foutre la pression on leur a dit que la nourriture c’est immangeable. L’entreprise qui fait la nourriture c’est GEPSA ils donnent pas de sel, pas d’eau, les plats sont immangeables, c’est GEPSA on peut lire sur leurs gilets. On leur a dit aussi il n’y a pas de porte dans les toilettes et des toilettes sales avec des gens malades partout.

L’infirmerie ne fait pas son travail. Ici beaucoup ont la gale. Dès que tu viens, que tu dis que t’es malade ils donnent juste des gros calmants, c’est une pharmacie pas une infirmerie. Les infirmières sont super méchantes. Pharmacie : Valium, Rivotril, Subutex, Tramadol… les gens qui prennent ça ont les voit devenir dingues.

Cette nuit-là vers 4h ils nous ont arrosés avec les douches incendies. Ils ont arrosé tout le monde, toutes les chambres. Les vêtements, les matelas, les couvertures tout était mouillé. On tremblait on pouvait pas dormir dans ce froid. Au haut-parleur ils ont dit : « si vous ne mangez pas demain à midi, ça va continuer ». Ils voulaient nous faire craquer.

Heureusement que certains ont des chambres tellement sales qu’ils dorment dans les couloirs ou dans la salle commune. Eux ils avaient les couvertures sèches. Alors on s’est mis tous dans la même salle pour se réchauffer avec les couvertures sèches et essayer de dormir.

C’était horrible, le lendemain on était plus que 18 en grève de la faim. Ils nous ont notés et après ils sont venus nous taper, juste pour en découdre ?

Le lendemain donc hier, ils ont coupé l’eau. Ça a commencé hier soir certains étaient réveillés, mais nous on s’en est rendu compte que ce matin : d’un coup plus d’eau dans les douches, robinets, toilettes. Tout le monde est paniqué ou énervé. Même la machine pour boire elle est coupée. Quand on demande pourquoi, ils disent : « arrêtez de nous casser les couilles ».

On en a marre, on en peut plus, des fois on pense au suicide. Même aux USA, les prisons c’est pas comme ça.

***

Les CRA existent pour isoler les prisonnier·ère·s, pour leur faire croire qu’il·elle·s sont seul·e·s face aux flics, aux juges, aux avocats, aux associations. La solidarité depuis l’extérieur est une arme, ça permet aux prisonnier·ère·s de tenir le coup. Soyons solidaires avec les prisonniers du bâtiment 2A de Vincennes, et tou·te·s les autres. Par exemple, en appelant les cabines du CRA pour montrer notre soutien à la lutte, en faisant des parloirs et des parloirs sauvages… voici toutes les infos.
Numéros des cabines de Vincennes 2A :
01 48 93 69 47
01 48 93 69 62
01 48 93 90 42

PS : dimanche dernier, avant un parloir à Vincennes, des personnes de l’Assemblée contre les CRA ont assisté à une tentative d’évasion. Elles racontent ce qui s’est passé :
Vers 16h30, alors qu’on attend depuis près de deux heures, une alarme retentit. Des flics se mettent à courir, nous aussi. Un homme saute par dessus un portail qui l’amène à l’extérieur du CRA (côté bâtiment 1), traverse la route malheureusement face à lui un parking grillagé. Là, une quinzaine de flics arrivant de toute part le rattrape sous nos cris et nos yeux impuissants alors qu’il est suspendu au grillage. Ils le transporteront allongé jusqu’à la voiture qui l’emmènera en garde à vue. Il ne se débattait même plus comme s’il avait mis tout le reste de son énergie dans cette tentative d’évasion.

Les matons grèvent, Crève la taule.

De nouveau, les matons ont décidé de bloquer certains établissements. Actuellement, nous sommes informés du blocage des prisons de Agen, Avignon, Beauvais, Béziers, Bordeaux, Condé, Draguignan, Fleury, Liancourt, Nice, Osny, Perpignan, Val de Rueil, Vendin le Veil, La Réunion, Reau, Rodez, Salon de Provence. Cela est inadmissible et insupportable d’interdire des familles de voir leurs proches (et inversement), de prendre en otage les prisonniers en les séquestrant plus qu’ils ne le sont déjà en les empêchant d’aller en activité (sport, travail, promenade). Parfois, les surveillants vont même plus loin dans leur ignominie en éteignant le courant et en coupant l’eau : c’est employer des moyens de tortures contre celles et ceux qui subissent déjà la violence de l’État et qui ont simplement cherché à s’extraire de la place que la société leur attribuait.

Honte à eux de penser qu’en restant à trois devant les geôles les choses vont changer. Allez plutôt soutenir celles et ceux qui se battent pour de vrai, celles et ceux qui s’opposent à leur patron, à leur ministre en faisant la grève et en manifestant, celles et ceux qui restreignent les flux économiques par les blocages. Un peu de courage ne vous ferait pas de mal. Les mouvements sociaux se sont toujours construits contre les capitalistes : les blocages d’usines, les débrayages et autres moyens de luttes ont toujours été organisés pour faire perdre de l’argent des patrons. Ici, vous ne faites que renforcer leur pouvoir. Cessez vos pleurnicheries multiples de petits flics sans reconnaissance, vous titillez la colère…

Le plus hallucinant dans tout cela, c’est que ça vous amuse d’être devant des taules à brûler vos pneus et faire vos barbecues, cela sous l’œil attristé des familles qui parfois arrivent de loin. Nous sommes en période de fête : unique période où les colis sont autorisés. Il n’est pas acceptable que certains prisonniers et prisonnières soient privés de leur colis de noël. Ces mères, compagnes, sœurs – car oui, ce sont souvent des femmes qui maintiennent les liens familiaux – qui se sont organisées pour venir, n’ont pas à être sanctionné. C’est peut-être le seul jour du mois qu’elles ont pour embrasser leur proche. Un peu de respect serait un effort suprême pour vous qui vous êtes enfermé par choix toute l’année ?…

« Mon frère bloque au mitard et ne lâche rien »

Courrier de la sœur de A.,
enfermé au mitard de Mont-de-Marsan,
14 décembre 2019

Nous publions ici un courrier préoccupant de B. Elle nous parle du sort qui est fait à son frère A., actuellement enfermé au mitard du centre de détention (CD) de Mont-de-Marsan. Après que deux demandes d’aménagement de peine ont été rejetées, et après avoir été victime de ce qu’il décrit comme un tabassage par les matons, A. a refusé de réintégrer sa cellule ; il a donc été placé au mitard (QD).

Ce courrier d’une sœur qui se bat pour la liberté de son frère, à ses côtés, a pour but premier de « faire du bruit » autour de son histoire : en rendant public le sort que l’Administration pénitentiaire – et en particulier celle de Mont-de-Marsan – fait subir à A., il s’agit non seulement pour ses proches de le soutenir dans sa demande de rapprochement familial, mais aussi de le protéger des agents de cette administration.
Pour faire valoir ses droits et exiger son rapprochement familial – faute d’obtenir un aménagement – A. a été contraint, avec d’autres, à un moyen de résistance plus souvent utilisé par des prisonniers longue peine en prison centrale : refuser, sans la moindre violence, de réintégrer sa cellule vous envoie directement en quartier disciplinaire (QD) ; et quand plusieurs prisonniers portent ce refus ensemble, ils « bloquent le mitard ». Les surveillants et la direction de la prison se trouvent ainsi privés d’un outil de pression et de punition central dans la gestion de la détention : le QD, dit « mitard ». Non seulement on ne peut plus user de la menace du mitard contre A. et les autres prisonniers qui y ont déjà été placés, mais il devient en outre inutilisable contre les autres prisonniers de la détention.

Dans de telles circonstances, la direction, un bricard mal intentionné, ou n’importe quel surveillant un peu porté sur la matraque pourraient tenter de pousser A. à la faute afin de porter plainte contre lui. A. risquerait ainsi d’être condamné à des mois, voire des années, de prison supplémentaires et ne serait dès lors plus libérable à l’été 2020.
La famille de A. imagine même le pire, comme ce qui est arrivé en avril 2018 dans le mitard de Seysses : un prisonnier qui n’était en rien suicidaire mais qui est retrouvé mort, « accroché » aux barreaux de sa cellule, quelques minutes après le passage d’une équipe de surveillants connue pour sa violence. Nous ne comptons plus le nombre de familles qui, pendant des années, tentent inlassablement d’obtenir la vérité sur ce que la presse nomme poliment – quand elle ose s’en saisir –, une « mort suspecte ».

Précisons donc à toutes fins utiles, que A. n’est en rien suicidaire et que l’Administration pénitentiaire – et en particulier la direction du CD de Mont-De-Marsan – porte l’entière responsabilité légale de son intégrité physique et de sa bonne santé. Nous serons particulièrement attentifs au sort qui sera réservé à A. – ainsi qu’à ses proches – dans les jours, semaines et mois à venir.
Nous voudrions aussi, par cette publication, appuyer sa demande de rapprochement familial. Car ce que nous dit B. dans le courrier qui suit, c’est aussi que la prison enferme des proches et des familles en même temps que les prisonniers et prisonnières. Avoir la force en de telles circonstances de prendre son stylo pour raconter ce que subissent prisonniers et familles est à la fois admirable et primordial.  

Force, courage et détermination à A., B. ainsi qu’à tous leurs proches.

Mon frère a été condamné à quatre ans de prison ferme.
Depuis un an, il est incarcéré au centre de détention de Mont-de-Marsan (40) suite à un transfert de la maison d’arrêt de Seysses (31). Quand je lui ai demandé si ça lui allait, il m’a répondu : « au moins là-bas, la viande était halal  ; au moins ici, on ne meurt pas au mitard ». Il faisait ici référence à la mort de Jawad, tué au mitard de Seysses en avril 2018.

La condamnation de mon frère est la partie émergée de l’iceberg. Entre les lignes d’un rendu de justice et de peines appliquées, c’est toute la famille qui est poussée sous l’eau, qui se débat continuellement pour garder la tête à la surface. Pour lui, comme pour nous. Car si un membre de la famille est emmuré, c’est tout le groupe qui est amputé, qui se mange les murs qui le retiennent à force de les fixer sans pouvoir rien faire. Et par delà les portes blindées, les serrures à sens unique, les portiques et les barbelés, on attrape sa voix et ses paroles au vol pour que son histoire, elle, puisse ricocher. Son histoire, on refuse qu’elle soit enfermée. Même éparse, même distillée d’un parloir à l’autre, même volée dans les lettres qu’on peine à recevoir, son histoire, on l’attrape. On l’écoute. On la raconte. Comme quand il nous dit, « faites du bruit ».

Mont-de-Marsan, dans le département des Landes, c’est six heures de route. Ma mère, au début, essayait de maintenir le même rythme de parloir qu’à Seysses, mais la fatigue et l’épuisement l’oblige à lever le pied de l’accélérateur. Elle est la seule à conduire. Elle est reconnue comme travailleuse handicapée, ayant perdu la vue d’un œil ; si vous ajoutez à ça l’anxiété, l’angoisse et la peur, prendre la route devient difficile, pour ne pas dire une mise en danger permanente. Sans compter le reste de la famille qui, pour des raisons de santé, d’obligations scolaires et de travail, galère à lui rendre visite. Et ça, mon frère le sait. Alors sa demande est simple : « J’aimerais, si vous me le permettez, être transféré au centre de détention de Saint-Sulpice-La-Pointe, pour que ma famille puisse continuer à me rendre visite ».

Être rapproché de Toulouse.
J’écris de dehors, mais toujours les yeux fixés sur le mur. Parce que mon frère est dedans. Parce que cet été, je reçois des nouvelles après un long temps de silence : « ils sont en train de me tuer à petit feu ». Déplacement aléatoire de cellule en cellule, premier refus de bracelet, pression de l’administration pénitentiaire. « Là, je suis sorti, mais je vais retourner au trou. Je vais bloquer jusqu’à ce qu’ils me transfèrent ». Je reçois ça impuissante et prend mon courage à deux mains pour temporiser, le soutenir, et puis lui dire qu’il n’est pas seul, même s’il ne nous voit pas. Dans le fond, je suis fière, et si ce ne sont pas des choses qu’on sait se dire dans les yeux, je profite de ces lignes pour le balancer l’air de rien. Mon frère est conscient de ce que lui coûte un blocage, il sait que sa peine peut grimper. Il sait aussi que c’est le seul moyen pour lui de se faire entendre. Plus tard, il dira à ma mère : « si je ne croyais pas en ce que je faisais, tu penses vraiment que je supporterais d’être enfermé dans une cellule aussi grande que ça », en désignant la pièce parloir.

Le sommeil, ça aussi c’est une chose qu’on nous enlève entre les lignes des rendus de justice. PS, toutes vos nuits deviendront des cauchemars. Pour moi, le cauchemar s’est intensifié depuis plusieurs semaines. Quelques lettres me sont parvenues. Mon cerveau s’est instinctivement bloqué dans un état de survie primaire. Malgré moi, je conditionne mon esprit au pire. J’imagine les pires scénarios, m’efforçant de les regarder jusqu’au bout sous mes paupières closes pour anticiper. M’habituer. A ne pas pleurer, même si le pire arrive, parce que le pire fait désormais parti de nos imaginaires. Pendant ce temps-là, mon frère qu’a déjà bien entamé sa carrière au mitard, l’hiver venant, se met en sous-vêtement dans sa cellule pour habituer son corps à supporter le froid.

A Mont-de-Marsan, c’est réputé – ils n’aiment pas « les Toulousains ».
Il ne m’a pas fallu beaucoup de parloirs pour me rendre compte de ce que « toulousain » veut dire. Les Arabes et les Noirs de quartier, muslim de surcroît. Et qu’on ne vienne pas nous parler de radicalité quand mon frère n’a même pas le droit à un petit récipient pour faire ses ablutions. La deuxième demande de bracelet a été refusé il y a deux mois environ. Sur des motivations fallacieuses et des présomptions de culpabilité, surtout parce que mon frère est « toulousain ». Comme il l’écrit, « suite à une réponse défavorable à ma demande d’aménagement de peine, j’ai demandé à intégrer le QD. » Pas de colère, pas d’esclandre, pas d’explosion de rage. Rien qu’une demande simple à la hauteur de sa résilience, ramenez-le au trou : « ils m’ont ensuite descendu dans l’atrium du rez de chaussé, chacun me tenant un bras, où le chef leur a dit de me remonter, ce qu’ils ont commencé à faire, lui en me tenant par la gorge et eux un bras chacun. Ils m’ont ensuite emmené au palier entre le rez-de-chaussée et le 1er étage, dans l’angle mort de la caméra, où ils m’ont mis au sol et molesté, avec des coups de pied. A force de coups et de clés de bras, ma main est sortie de ma menotte qu’ils m’ont remise, n’empêchant pas leurs coups. Ils m’ont ensuite ramené au QD sous les menaces du chef : t’as de la chance, c’est pas moi qui te tient le bras, je te l’aurais cassé. » ; « la loi pénitentiaire n’autorise l’usage de la force que dans quatre cas : légitime défense (je n’ai ni attaqué, ni résisté), la tentative d’évasion (je demandais à aller au QD), la résistance violente (le bouton d’alarme n’a même pas sonné), l’inertie physique aux ordres donnés (simplement, ils ne m’ont rien ordonné, et ils n’ont pas « précédé l’usage de la force par une phase de discussion pour obtenir la compréhension et l’acceptation » de ce qui m’était demandé, comme la note de 2007 le prévoit, et de toute façon, ils n’ont rien demandé » ; « j’en conclus que j’ai subi un tabassage punitif et illégal et je ne veux pas retourner en bâtiment, de peur de représailles de leur part ».

Suite au refus de l’administration de le laisser sortir sous surveillance électronique, il a mis un drap sur la porte de sa cellule avec un mot, « je veux parler à la directrice », obligeant les matons à ouvrir la porte dans leurs rondes pour vérifier sa présence. En deux jours il a eu gain de cause et a pu se défendre face à la directrice des accusations, sans preuves, qu’elle porte contre lui. La semaine dernière, comme il fait l’objet de fouilles à nu systématiques avant le parloir, il a glissé une lettre dans sa poche. Comme il refusait de se déshabiller, les matons le fouillent. Trouvent la lettre. L’ouvrent. Elle leur était directement adressée : mon frère demande à ce qu’ils justifient, comme la loi le prévoit, chacune de ses fouilles à nu et à recevoir le registre de toutes celles qui ont été effectuées jusque là.

Mon frère bloque au mitard. Ils étaient huit à bloquer ensemble, la majeure partie arrivant de Toulouse. Il y a quinze jours, suite à des transferts, ils se retrouvent à quatre. Deux autre transferts sont prévus pour cette semaine. Dans tout ça, la solidarité est intacte. Ma mère a réussi à amener à mon frère son colis de Noël qu’il s’empresse de partager, morceau par morceau, avec ses collègues.

Mon frère bloque au mitard et ne lâche rien. L’art de survivre dans la galère pour ceux que la misère a nourri au sein. Il ne lâche rien, quoiqu’il en coûte. Jusqu’à ce qu’il obtienne un transfert dans une prison proche de Toulouse. Jusqu’à ce qu’on puisse avoir des conditions de visite dignes de l’affection qu’on se porte. Jusqu’à ce qu’on lui reconnaisse son propre droit à la dignité, sa propre valeur humaine. Nous sommes tous épuisés et tous bombés de force. Parce que la solidarité avec les bloqueurs du mitard ne s’arrête pas à leurs cellules. On écoute les murs murés, et on rappellera, autant de fois qu’il le faudra, que les voix, que les paroles, que les histoires ne peuvent pas être enfermées. Même derrière la plus épaisse des portes blindées. Nous aussi, on est là. Nous aussi, sommes solidaires. Nous soutenons notre frère, notre fils, notre petit-fils. Nous soutenons ses camarades. Alors, comme il m’a dit, « faut faire du bruit ».

Et je défie quiconque d’arrêter le bruit quand il se met à courir.

Signé : B.

L’Envolée passe au 2.0 !

L’émission L’Envolée n’est malheureusement émise qu’en région parisienne. Mais, bonne nouvelle : toutes les émissions sont désormais disponibles sur les plateformes Apple podcasts, Spotify et Deezer !

Pour le direct, le rendez-vous reste chaque vendredi soir sur Radio F.P.P à 19 heures , en FM ou en stream !

PS : D’ailleurs, si des radios amies pas loin d’une prison voulaient les rediffuser, qu’elles n’hésitent pas à nous contacter !

Toutes les émissions sont aussi disponibles et téléchargeables, ici !

COUPURE D’EAU A LA SANTÉ

cliquez ici pour voir la video_de la santé : pas d’eau au robinet !

Faut-il rappeler à la direction de la prison de la Santé que l’alimentation des cellules en eau courante potable est une obligation ? Il faut croire, car l’eau est coupée au robinet et dans la chasse d’eau  dans un bâtiment au moins : le QH6. A la place, l’administration pénitentiaire a fait distribuer une bouteille d’eau par personne, alors que la « panne »  pourrait durer tout le week-end !

Il y a à peine plus de 10 jours, un jeune est mort dans sa cellule en feu dans ce même quartier, le QH6. Durant cette nuit d’horreur pour les prisonniers, les surveillants ont mis plus de trois heures avant d’intervenir. Que se passera-t-il si pareil feu se déclenche alors qu’il n’y a pas d’eau dans les cellules ?

En espérant qu’aucun drame n’arrive, pensez-vous qu’une bouteille de Cristalline peut couvrir les odeurs de chiotte ?… C’est bien beau de faire des pseudo-reportages qui vantent les douche en cellule, mais si c’est pour couper la flotte…

On peut pas s’empêcher de repenser au dernier mouvement des matons, pendant lequel ils s’amusaient à couper l’eau et l’électricité… Sacrés farceurs…  Ce coup-ci, c’est pour fêter Halloween, ou quoi ?

Et aujourd’hui, comme si ça suffisait pas,  des problèmes de cantine sont venus mettre un comble à l’agacement des prisonniers en les privant de leur seuls petits plaisirs… On commande les cantines (tabac , produit frais, etc.) le jeudi, en remplissant un bon, et elles arrivent une semaine plus tard, mais là, c’était au petit bonheur la chance : certains n’ont rien eu, d’autres ont eu autre chose que ce qu’is avaient commandé. Des prisonniers se sont plaints, mais sans être entendus, bien sûr.

On sait d’expérience que les matons ne se gênent pas et sont prêt à tout pour faire craquer un « client » (comme ils disent) qu’ils ont dans le nez.

La direction complice doit régler ce problème au plus vite, car elle est responsable de son personnel et de la sécurité des prisonniers.

L’Envolée

Et 4 de plus qui font … 2042

 

 

Compte Rendu du Procès de Fabrice Boromée le 16 juillet 2019 à Tarascon

16 juillet 2019,14h. Fabrice Boromée est jugé au Tribunal de Grande Instance de Tarascon pour des faits de violence sur un agent de la pénitentiaire lors de son enfermement à la centrale d’Arles.

Incarcéré depuis 8 ans en métropole, Fabrice vit depuis 7 ans à l’isolement. Autant dire que l’arbitraire de l’Administration Pénitentiaire (AP), il connaît : isolement total, négligence dans les soins médicaux, humiliations et violence. Une torture carcérale qui confirme sans  aucun doute que la peine de mort (à petit feu) n’a pas été abolie, ni les QHS fermés.

Une histoire de lentilles

Le 2 décembre 2014, Fabrice Boromée est incarcéré à Arles. Au moment de la distribution du repas, l’absence d’une barquette de lentille déclenchera une altercation entre Fabrice et le surveillant Christian Dumont. Ce dernier s’en sort avec 3 jours d’ITT.

Si Fabrice reconnaît les faits, il en précise les raisons : s’il a frappé ce maton, c’est en réponse aux multiples provocations de sa part, et c’est également en vue de le prendre en otage afin de dénoncer ses conditions de détention et de revendiquer son transfert en Guadeloupe pour rapprochement familial.  Si le motif avancé prend une ampleur inédite avec cet aveu, cela ne trouble pas juge et assesseurs qui se contentent des déclarations de l’ AP : le surveillant n’y est pour rien, Fabrice ment, et les motifs de son agression sont bien une histoire de lentilles … et surtout pas des conditions de détentions inhumaines.

Ne pas comprendre pour mépriser

Si les motifs exprimés par Fabrice n’ont pas trouvés d’oreilles attentives, c’est d’abord parce que ce dernier ne se fait pas entendre. Le débit de sa parole est rapide et saccadé (Fabrice bégaie de plus en plus depuis qu’il est à l’isolement), son accent créole est prégnant, et son attitude trop « vindicative », pas assez lisse et soumise… En conséquence, le tribunal ne comprend visiblement qu’un mot sur deux.

Ne pas comprendre c’est aussi simplifier à l’excès. Pour cerner un coupable, on établit sa « personnalité ». Pour Fabrice, cela s’est limité aux 18 « mentions » inscrites dans son casier judiciaire, dont la majorité l’ont été pendant sa détention. Cette longue litanie « de rébellion et violence » n’a pas pour but d’éclairer les juges sur la situation et la trajectoire de Fabrice, mais bien de le décrire comme l’inhumain qui mérite son sort. Pour l’avocat de la victime, la « personnalité » de Fabrice est dès lors « inquiétante », « une haine dont le détenu a fait la preuve » ; « une  fureur […] une violence inacceptable intolérable et grave », complétera le procureur….

             Après tout, peut-être qu’une liste de décisions de justice suffit à créer un monstre, à pourrir la vie des gens et faire d’un minot des rues un homme qui n’a plus rien à perdre. Mais alors il faut tout dire : mise en institution avec séparation de la fratrie à la mort de sa mère quand il a 8 ans, placement dans une famille d’accueil violente, première incarcération à 16 ans, puis déportation en métropole pour purger une peine de 8 ans prononcée en 2010 (la dernière pour des faits commis dehors), refus de permission pour l’enterrement de son père, nouvelles peines « internes », violence d’agents pénitenciers ayant entraîné une surdité totale d’une oreille…etc.

Un monstre, vous dit-on ! Qui mérite son sort et que l’on doit mépriser. C’est en quelque sorte ce que s’est évertué à faire l’un des juges quand, comble du cynisme ou de l’ignorance, il interroge Fabrice sur ses conditions de détention. Mais, précisera-t-il « pouvez-vous nous dire deux mots, sans que ce soit trop long ». Outre l’ignorance d’un quotidien dans les Quartiers d’Isolement des prisons française (vite rebaptisé les « tombeaux secrets » par les détenus), ce juge souhaite donc que Fabrice s’exprime succinctement. Il le fera simplement : « ma tête est sur le billot… je suis l’homme à abattre ».

Le procureur aura, quant à lui, une attitude plus directe dans le mépris et l’insulte, en attribuant à Fabrice « un niveau de réflexion zéro ». Clair et limpide !

Chronique d’une mort annoncée

Il est 15h. L’audience aura duré moins d’une heure. Le délibéré est sans surprise : 4 ans ferme. A ce jour, entre 16 et 38 ans, Fabrice aura donc passé 7 mois dehors. Il est dorénavant libérable en 2042. Néanmoins, il lui reste encore deux procès pour des faits similaires où Fabrice dénonçait ses conditions de détention et réaffirmait sa volonté d’être transférer en Guadeloupe. Encore une occasion de rallonger la peine…

Quant à la « victime », c’est du velours: les indemnités s’élèvent à un peu plus de 46 000€. « il s’est offert une villa sur ton dos » blagueront les ERIS qui ont escorté Fabrice de la prison au tribunal.

A la fin de l’audience, la loi impose au juge de laisser la parole à l’accusé. Fabrice en profitera pour rappeler une évidence : « Si la directrice que j’avais vue le matin même m’avait écouté, avait pris en compte mon besoin de renter chez moi, avait entendu que la pression montait, rien de tout ça ne se serait passé. Mais elle m’a mal parlé, a été méprisante et voila où on en est aujourd’hui ».

Hélas pour Fabrice, l’AP ne cherche pas l’apaisement. Contacté par téléphone il nous informe que son régime d’isolement a été prolongé par la Garde des Sceaux  au motif que « refuser de sortir de sa cellule pour aller seul en promenade ou en salle de sport prouve  une inaptitude à la vie sociale minimale requise pour être en bâtiment comme les autres prisonniers. » Fabrice avoue en effet avoir peur que les déplacements, menotté et entouré d’une demi douzaine d’agents équipés et provocateurs, ne  soit qu’une occasion pour la matonnerie de se venger et de le frapper à mort, en réponse à ses multiples tentatives de prises de parole concernant son régime de détention.

 Il poursuit (en français, la seule langue qui lui permet de communiquer depuis 7 ans car ni les surveillants ni ses codétenus ne parlent créole, sa langue maternelle, et qu’il n’a pas de parloirs avec sa famille restée en Guadeloupe) : « ils ont déjà tué le guadeloupéen en moi […] . Maintenant, tous les matons de France me connaissent, les syndiqués veulent ma peau suite aux prises d’otage que j’ai tentées. Je ne serai en paix nulle part. L’ulcère me fait super mal au ventre. Mon père me manque, ma famille me manque. C’est trop de souffrance tout ça ! »

 

       Quelques potes et témoins présents au tribunal le 16 juillet 2019

 

CONDE-SUR-SARTHE : CE QUI SE DIT A LA TELE, C’EST FAUX!

retranscriptions de vidéos sorties de la centrale de Condé-sur-Sarthe au printemps 2019

Ce printemps, les matons de Condé-sur-Sarthe ont bloqué la taule ; prisonniers, familles et proches ont vécu l’enfer pendant près d’un mois. Au terme de ce mouvement, les matons ont obtenu un nouveau durcissement des conditions de détention (voir L’Envolée N°50). Depuis, les prisonniers de Condé prennent la parole pour demander leur transfert, soit par des prises d’otage comme Francis Dorffer le mardi 11 juin, soit par des départs de feu en cellule comme le 4 juillet, soit en se filmant pour dénoncer les conditions de leur enfermement. Nous reproduisons ici les propos qu’ont tenu des prisonniers de Condé-sur-Sarthe dans des vidéos datées du 2 juin, qui sont apparues sur Internet deux semaines plus tard.

« Il est 23 h 12. Je tiens à m’exprimer encore sur les conditions de vie qui se passent actuellement à Condé-sur-Sarthe. Cela fait actuellement huit mois que je suis incarcéré ici. Avant que je vienne ici, j’étais incarcéré à la maison d’arrêt  de Lyon-Corbas où tout se passait bien. J’avais une situation carcérale stable. Je pouvais parler de réinsertion ; mais depuis mon arrivée ici, tout se dégrade. Notamment à cause de ce qu’il s’est passé le 5 mars 2019. Bon, moi je ne suis pas d’accord avec ce qui s’est passé, bien entendu. Je ne suis pas d’accord avec les faits qui se sont passés : l’agression. Il faut savoir qu’ici on qualifie l’acte qui s’est passé d’attentat ; alors que ces actes-là, y en a un peu partout dans les prisons de France, et on les qualifie pas d’attentat. Apparemment, il aurait crié Allah akbar, ou je sais pas trop quoi ; c’est pour ça qu’on dit que c’est un attentat… alors que moi, je verrais ça plutôt comme une agression. Bon, après, c’est mon ressenti, mon opinion personnelle. Bref. Sur quoi je voulais me focaliser : actuellement rien n’est mis en place… je sais que je me répète souvent, mais rien n’est mis en place pour la réinsertion. Les détenus sont livrés à eux-mêmes. On est là. On attend. On a une heure de promenade. Il faut savoir que je suis actuellement à un étage qu’ils appellent le « contraint » : on est contraint, en fait, et on est activement surveillé 24 heures sur 24. D’ailleurs, les passages à l’œilleton sont récurrents : c’est tout le temps, et c’est fatiguant. C’est épuisant.  Mais moi, ce qui m’énerve le plus, c’est qu’il n’y a rien de fait pour qu’on soit réinsérés à la société. Rien du tout. Ça veut dire, déjà, que nos liens familiaux, ils sont en train de les briser ; parce que ce qu’il faut savoir, c’est qu’ils ont maintenant instauré le système de fouille automatique des familles : qu’ils sonnent ou qu’ils ne sonnent pas, on les palpe. Palpation… et si ils ont un doute, la police fait son entrée et fouille à nu les familles qui viennent nous voir. Donc ça, moi je trouve ça complètement fou ; c’est pas normal, ça. C’est vraiment pas normal. Alors qu’il y a rien ! Leur couteau, soit disant en céramique, qui était entré… On a pas de retour de l’enquête, en fait… Ils disent qu’il y avait une ceinture d’explosif, qu’il y avait un couteau en céramique… Alors qu’à l’UVF [Unité de vie familiale – appartement-prison où les familles peuvent venir se faire enfermer auprès de leur proche pour passer jusqu’à 48 heures avec lui], il y a déjà des couteaux ! Je comprends trop pas…

Enfin, c’est pas ça le sujet. Le problème, c’est qu’ils nous réinsèrent pas du tout. Ils font rien pour nous. Y a rien qui change. Et on doit attendre… On s’abstient et on attend. On est constamment fouillés. Vous allez peut-être penser que c’est pas vrai parce que là, je suis entrain de me filmer, mais on est constamment fouillés. Et ce avec quoi je suis en train de me filmer, d’ailleurs, a été clairement donné par l’administration pénitentiaire, si je peux me permettre. Ça va peut-être vous sembler fou : dans cette centrale la plus sécurisée de France, ils arrivent quand même à avoir des trucs pour se filmer ? Ben, j’ai envie de vous dire, aucun système n’est infaillible : la preuve ! Et voilà quoi, c’était pour ça que je voulais m’exprimer ; mais surtout, je mets l’accent sur le fait qu’il n’y a rien qui est mis en place pour la réinsertion. Rien du tout… Au contraire, ils sont là, ils nous provoquent, ils nous poussent à la faute pour pouvoir justifier tout ce qu’ils sont en train de mettre en place. Notamment les fouilles des familles, les fouilles systématiques des détenus, les palpations systématiques des détenus, la surveillance à outrance. Alors que… je veux bien être surveillé, mais faut aussi me réhabiliter dans la société. C’est bien facile de me surveiller, mais pour ce qui est de la réhabilitation, on n’en parle pas. Donc, en fait, si je comprends bien, je serais voué à rester comme ça …à rien faire de ma vie, en fait. A rester comme ça : tous les jours une heure de promenade, et je rentre dans ma cellule et je m’abrutis avec la télé. J’apprends rien. Même pas possible d’aller à la bibliothèque, parce que ceux qui se retrouvent au [quartier] contraint… on a pas de bibliothèque, on a pas d’activité socio. Et même pour ceux qui sont en bâtiment normal c’est pareil : ils ont pratiquement le même système que nous. Ils sont fliqués… Moi, je demande pas de souplesse à leur système, ils font ce qu’ils veulent, mais juste de la réhabilitation pour les détenus ; c’est tout. »

« M’dame Belloubet, on vous fait un petit topo de tout ce qu’il se passe à Condé-sur-Sarthe. Vous voyez, on n’a toujours pas nos affaires. Vous voyez, moi je me trouve sans plaque [chauffante]. Soit-disant, ma plaque elle est arrivée toute neuve, toute fraîche. On me l’a ouverte, on me l’a démontée… et maintenant on me dit d’acheter une autre plaque ! Maintenant j’utilise un four, sans grille, sans plateau. Vous voyez, c’est comme ça que je me chauffe de l’eau, en fait. Voilà, il faut savoir que les Eris qui sont venus pendant la manifestation, qu’est ce qu’ils nous ont fait ? ils nous ont battus. Regardez, on m’a arraché les cheveux là [Il montre à la caméra.]. On a essayé de m’étrangler. On m’a mis le nez comme ça, avec les doigts [il montre à la caméra qu’il s’est fait mettre les doigts dans le nez et tirer dessus]. Vous voyez ce que je veux dire. Et jusqu’à maintenant, ici, les gens – disons l’administration – ne nous fournissent pas nos affaires. Ils gardent nos affaires jusqu’à maintenant. Vous voyez ce que je veux dire… Là, je possède [dans ma cellule] même pas la moitié de ce que j’ai. J’ai un ordi, j’ai des écrans, j’ai une chaine hifi, j’ai des jeux, j’ai tout un tas de choses. On nous les donne pas. Soit-disant, on nous retire les grilles des fours [pour ne pas blesser des gens], mais regardez on a de quoi blesser les gens, on a des fourchettes, on a tout… donc en fait, ça n’a aucun sens. Y a pas de retour à la normale… Il y a des agents qui se mettent à crier à ricaner dans le couloir carrément en faisant des cris de singe et en disant : « Vive Marine ! Vive le FN ! » Voilà, c’est comme ça. Donc notre situation, là, on en a tous marre d’ici. On veut tous partir de Condé-sur-Sarthe parce que le retour à la normale n’est pas encore arrivé. Vous trouvez ça normal, ce que l’on vit ici ? Voilà, on vous cache des choses… On vous fait croire que le retour à la normale est déjà arrivé ; mais que dalle, en fait ! Donc on est dans cette situation. C’est ça qu’on vit. On se fait insulter. Et dès qu’on insulte, voilà, c’est rapport et cachot. A chaque fois la même chose. Moi on me dit : « Ta gueule, sale chien », des trucs comme ça. Voilà, c’est ça, ici. Et nos familles, quand elles viennent ici, elles se font fouillées, elles se font palper. Les petits bébés, ils se font mettre à nu. On leur retire les couches, carrément. Et c’est bien marqué « sous peine de poursuite » si on veut pas se faire palper devant eux.

Donc voilà, comment vous expliquer… y a un agent qui s’est rapproché de certains amis à moi, qui l’ont payé, et il m’a fait entrer un téléphone. Je l’ai reçu comme ça, en fait. Vu qu’ils nous donnent des trucs – des confitures, du café, du sucre, tout ça – le vendredi, ben je l’ai retrouvé là-dedans [il montre un sac en papier avec un numéro dessus] avec un petit mot. Vous voyez, il y a mon numéro d’écrou là-dessus. Ça faisait un petit moment que trois agents m’avaient approché par rapport à ça, en me disant que des amis avaient payé dehors pour pouvoir faire entrer un téléphone, pour pouvoir justement vous prouver ce qu’il se passe ici. Par rapport à votre commission d’enquête, j’espère que ça fera peut-être un peu avancer les choses, et qu’on aura un transfert. Parce qu’on ne peut plus vivre dans cette situation. Regardez, j’ai pratiquement rien. Toute la journée, je reste ici. Je vais en promenade tout seul, en fait. Une heure de promenade par jour. Sinon, 23 heures sur 24, je suis enfermé dans cette cellule tout seul. C’est ce qui se passe ici. En même temps, je vous montre aussi, quelques potes qui vont vous raconter ce qui leur arrive ici, parce que voilà, on a plus de droits. Rien n’est respecté ici. Y a plus rien qui est respecté. »

« Bon… Cette petite vidéo pour dénoncer les conditions de vie à Condé-sur-Sarthe, les conditions de détention de tous les détenus qu’il y a ici. Moi, en tout cas, je voudrais juste dénoncer ici le fait qu’il n’y a rien qui est mis en place pour la réinsertion, et que nos droits les plus fondamentaux ne sont pas respectés. Et puis, quand on veut se plaindre à la direction ou quoi que ce soit, on nous dit de passer par des avocats qui nous demandent des sommes exorbitantes pour pouvoir faire valoir nos droits ; alors qu’ici il n’y a même pas de travail, y a pas de formation, y a rien. Depuis les faits du 5 mars, c’est pire que le IIIe Reich, ici, parce qu’on est constamment fliqués, comme nos familles qui le sont aussi, qui viennent au parlu et qui se font palper comme si elles faisaient rentrer du PEP 500. Moi, je comprends pas moi. Donc moi, je dénonce toutes ces choses parce que ce n’est pas normal. Et je tiens encore une fois à préciser que le matériel avec lequel je suis entrain de me filmer, c’est bien un surveillant qui me l’a rentrer et c’est rien d’autre. C’est pas les familles. Tout ça, c’est du mensonge. Côté sécuritaire, ici, il y a zéro sécurité. Tout ce qu’ils [les matons] sont en train de faire devant l’opinion publique, c’est prendre des sous pour pouvoir se les partager entre eux. Tout… Ils demandent des choses qu’ils ne mettent même pas… Les gilets pare-balles, on les voit même pas avec. Ils ont demandé des gilets cache-cou, ou je sais pas quoi, là : ils ne les mettent même pas. Tout ça, c’est que du mensonge. Voilà, je dénonçais juste ce mensonge, pour que les gens comprennent un peu dans quoi on est, car ça commence à bien faire. Et, j’espère bien qu’ils vont venir me chercher pour me jeter au mitard et me faire partir de cette prison, parce que c’est plus possible… J’ai des charges que je peux même pas assumer ici. Ça veut dire quoi, ça ? Voilà, donc c’est ce que j’avais à dire sur Condé-sur-Sarthe ; et que c’est bien une prison de corrompus, ici. Ils font comme si c’était la prison la plus sécuritaire de France, mais tout ça c’est rien que des mensonges. J’espère que le message sera bien passé et que je serai compris. Ne prenez pas ça pour une provocation. C’est pas pour provoquer, c’est pour vraiment dénoncer ce qu’il se passe ici. Parce ma situation carcérale avant que j’arrive ici, elle était stabilisée. Je suis arrivé ici et tout a commencé à se dégrader. Ma fin de peine… Mes grâces, elles ont sauté… Tout a sauté… Et cerise sur le gâteau, on me met une fiche de radicalisé maintenant… incroyable… Tout ça pour que je ne sorte jamais de prison. C’est eux, en fait, qui créent les terroristes, c’est eux qui les créent, et après ils nous laissent dans la nature. Après ils font des trucs et ils disent que c’est nous les terroristes. C’est faux ! Moi, j’ai pas que ça à faire avec ces histoires. Donc voilà, je voulais juste dénoncer ça et j’espère que le message sera bien passé et qu’on comprendra le message. Ne prenez pas ça pour une provocation parce que cela n’a rien à voir avec ça. Voilà, merci ! »

« Aujourd’hui, je viens m’exprimer. Comme tous mes confrères vous ont dit, on est dans la même situation : ça va pas dans cette prison. J’espère que vous allez faire le nécessaire pour nous. Pour pouvoir cesser toute cette méchanceté, cette hypocrisie et toutes ces choses-là. Je tiens à vous faire part que j’ai déjà fait quatre demandes de transfert qui ont été refusées pour des motifs bidon. Du baratin, des motifs bidons. Des mensonges de surveillants. L’administration, ce sont des menteurs, des manipulateurs. Ils veulent juste faire de la répression pour te gâcher la vie. C’est ça la France ? Rhalala… Allez, peace and love ! »

« Je m’appelle Cédric Couloufa, je suis à la Centrale d’Alençon-Condé-sur-Sarthe. Je m’adresse à vous car ils sont entrain de bafouer mes droits. [La vidéo s’interrompt.] »

« Je suis le détenu dénommé Jordi, écrou 829, détenu à Condé-sur-Sarthe, dans une prison où il n’y a aucune réinsertion, aucune formation, aucune activité pour permettre de se réinsérer. Ça fait deux ans que je [La vidéo s’interrompt.] »

« Bonjour, nous sommes à Condé-sur-Sarthe. C’est un surveillant qui a fait entrer ça [le téléphone qui filme] à un détenu ; donc voilà, on subit des violences de la part de surveillants de Condé-sur-Sarthe. On subit des trucs bizarres… On a le droit à rien. On se fait insulter tous les jours, des mains au cul… Tout, tout, tout pour regarder si on a des téléphones dans le cul. A un moment donné, voilà, quoi. Ce qui se dit à la télé, c’est faux. Je vous remercie de faire tourner ça. Voilà, un détenu de Condé. Au revoir ! »

Contre l’isolement carcéral : Solidarité avec Fabrice Boromée

Contre l’isolement carcéral : Solidarité avec Fabrice Boromée

Aujourd’hui 16 juillet 2019, Fabrice passe en procès à Tarascon pour avoir tenté une résistance à la prison d Arles où il était était enfermé (et donc torturé) il y a 5 ans. Depuis, tout va de mal en pis, tant au niveau pénitentiaire, juridique que médical.

Depuis 2012, Fabrice Boromée subit l’enfermement dans les quartiers d’isolement des prisons en métropole. Depuis sept ans, ses conditions de détention doivent être qualifiées de torture. Ce traitement inhumain a été mis en place par l’administration pénitentiaire après que Fabrice ait refusé de se soumettre à l’arbitraire carcéral qui lui interdisait d’assister à l’enterrement de son père en Guadeloupe. Depuis, Fabrice ne demande qu’une chose : être transféré en Guadeloupe auprès de ses proches. Face au silence de l’administration, il s’est révolté de nombreuses fois pour se faire entendre, notamment avec des prises d’otage. Alors qu’il était entré en prison pour une peine de huit ans, il a pris des rallonges de peine à la pelle, il a aujourd’hui encore trente ans à faire.
Enfermé et exilé de force en métropole Fabrice subit une double peine, comme de nombreux autres détenu.e.s originaires des territoires qu’il est convenu d’appeler les « DOM-TOM ». Outre la répression carcérale, leur situation révèle un des aspects de la domination coloniale que l’État français continue d’imposer aux populations de ces territoires. À l’isolement et très éloigné de ses proches, Fabrice n’a de contacts quasiment qu’avec les surveillants casqués…
Depuis, plusieurs articles de presse ont été écrits sur sa situation mais celle-ci n’a pas changé et la mesure d’isolement n’est toujours pas levée. Au contraire, il a subi des conditions extrêmement difficiles, dignes des anciens QHS (quartiers de haute-sécurité) soit-disant abolis : menottage systématique, escortes suréquipées et violentes, refus de le laisser voir le médecin ou le cpip dans des conditions décentes, repas jetés par la trappe… Il y a 18 mois Fabrice refusait de sortir de la douche, demandant à la direction de respecter ses engagements pour son transfert. La seule réponse a été de lui envoyer les ERIS (le GIGN de la prison) qui ont balancé une grenade assourdissante dans la douche de quelques mètres carrés. Ces violences de l’administration lui ont fait perdre l’ouïe d’une oreille.
L’isolement carcéral, véritable torture, a des conséquences très graves sur sa santé et son moral. Il a eu des attaques cardiaques, il se plaint de migraines permanentes, sa vue baisse, il s’exprime moins bien, il perd le goût de vivre… Un ulcère de l’estomac a été diagnostiqué il y a 6 mois et empire à cause du stress continuel. Ces agissements ignobles sont validés par le ministère de la justice et des médecins complices.
Nous ne les laisserons pas tuer Fabrice Boromée !

Pour lui écrire :
Fabrice Boromée 638
MC QI- 5 rue Droux

62880 Vendin le vieil
Des opposant.e.s à la prison et ami.e.s de Fabrice

tract 16 juillet Tarascon

Tous les prisonniers sont politiques !

Dix-huit ans et 50 numéros contre les catégories dans lesquelles on nous enferme

 

« Il y a certes de nombreuses représentations figuratives de l’ennemi, notamment l’immigrant et le terroriste, mais le prisonnier qu’on imagine comme un meurtrier ou un violeur joue le rôle principal comme menace envers la sécurité. »
Angela Davis

 

 

« En blesser un pour en terroriser mille »

D’ordinaire, quand il s’agit d’étouffer un mouvement social qui menace de prendre trop d’ampleur, l’État tâche de diviser ceux et celles qui le défient en recourant à des catégories ; bonne manière en prime de justifier la répression qui ne manque jamais de s’abattre, de la violence de sa police à la brutalité de ses tribunaux. Pour le mouvement des Gilets jaunes qui a explosé au mois de novembre dernier, il est tombé sur un os : il avait affaire à une foule considérable, aux mille visages tous différents. Les Gilets jaunes, c’est un peu tout le monde. Une multitude de vies, de réalités sociales, d’opinions qui se sont rencontrées, confrontées, formées mutuellement, et ont fait mouvement, donnant naissance au vocable « Gilets jaunes ». Mais ce n’est pas l’État qui l’a forgé, et cette catégorie volontairement floue ne permet pas de séparer ceux et celles qui se l’approprient du reste de la population. Alors il a tenté, comme souvent, d’en faire émerger des figures, des représentants ; il a exhorté le peuple des ronds-points à la responsabilité, c’est à dire à lui présenter des revendications claires tout en se débarrassant de ses éléments les plus bruyants.

Échec, là encore : les Gilets jaunes ne se sont pas laissés trier entre bons et mauvais, refusant la plupart du temps de se désolidariser des plus virulents. Sur les ronds-points, le mouvement a continué ; les défilés du samedi dans les beaux quartiers s’enchaînaient semaine après semaine, et les manifestants se sont montrés toujours plus déterminés. D’autant que beaucoup ont dû pour la première fois faire face à une violence d’État dont ils ne pouvaient même pas supposer l’existence, ou qu’ils croyaient réservée à d’autres catégories de la population, quartiers populaires et migrants en tête. C’est grâce à ses armes dites « non létales » – grenades, gaz, LBD, matraques… –, ses interdictions de manifester, ses gardes à vue, ses comparutions immédiates… que l’État et sa bande d’hommes en arme a fini, semaine après semaine, par construire la catégorie qui lui manquait. Le sinistre conseiller du prince Alain Bauer, toujours là quand on a besoin d’un concept fumeux pour enfermer en masse, s’est chargé de lui trouver un nom qui claque et fait frémir : « l’ultra-jaune ». En vrai, l’ultra-jaune, c’est celui ou celle que des mois de mouvement ont transformé ; c’est précisément celui ou celle que la violence d’une police toujours plus militarisée et encouragée à faire mal n’est pas parvenue à terroriser suffisamment pour rester sagement à la maison ; c’est celui ou celle que les blessures de ses complices de lutte a rendu intolérant aux appels au calme, d’où qu’ils viennent.

Un des faits politiques majeurs du mouvement, c’est cette prise de conscience largement partagée du vrai visage de l’État, celui qui se révèle chaque fois que sa stabilité est menacée. La brutalité dont sa police a usé en dit long sur la trouille qui a régné au sein des classes dirigeantes ; en mutilant si massivement les corps, l’État vise ouvertement à déshumaniser les opposants. Sa police, sa justice traitent les manifestants comme des sous-hommes, dans l’espoir que bientôt l’ensemble de sa population finira par se laisser convaincre : les gens qui continuent à sortir dans la rue méritent qu’on les blesse, qu’on les éborgne, qu’on les massacre. Cette grand-mère qui manifestait à Nice, Geneviève Legay, n’avait pas à défier l’ordre : piétinée par une escouade, elle a bien cherché son coma. Quant à cette autre grand-mère de Marseille, Zineb Redouane, morte le 2 décembre d’une grenade lacrymogène qui lui a explosé au visage alors qu’elle fermait ses volets pour se protéger des gaz, le pouvoir ne lui accorde même pas la moindre déclaration. Elle faisait partie de ces gens « qui ne sont personne » – dixit Môssieur C’est-notre-projet. « Blessez-en le plus possible », refrain habituel des commissariats les veilles de manifs ou d’évacuations de ronds-points. Un mutilé résume : « Blessez-en un pour en terroriser 1 000. » Du terrorisme d’État pour assurer sa survie. En déniant à ses opposants tout statut politique, il s’assure de n’avoir aucune issue sociale à donner au mouvement ; la seule issue sera donc répressive, policière et judiciaire.

Le pouvoir arme ses hommes et leur fournit des cagoules pour les protéger des témoins, et pour qu’ils fassent corps. Puis félicite et récompense ceux qui ont bien fait leur travail de déshumanisation. C’est l’État qui détient le monopole de la violence légitime, c’est sur elle que s’appuie sa puissance ; cela n’aurait aucun sens de punir les agents qui l’exercent pour lui avec le plus grand zèle. C’est pourquoi il n’y a pas de « violences policières » : la violence policière est structurelle, elle lui est indispensable. Alors il la défendra. La longue histoire des États n’est faite que de cela.


« C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! »

À la fin du mois d’octobre 2005, Bouna et Zyed, 15 et 17 ans, meurent électrocutés dans leur ville de Clichy-sous-Bois en tentant d’échapper à la police qui les poursuit sans autre raison que leur couleur et leur adresse. Leur quartier se soulève, vite rejoint par les villes environnantes ; dans les jours et les semaines qui suivent, les émeutes se propagent dans tous les quartiers de relégation du pays. Une insurrection populaire comme on en avait rarement connue. L’état d’urgence est déclaré.

Entre le 29 octobre et la fin décembre, la machine judiciaire va tourner à plein régime : plus de 3 000 personnes passent devant le juge ; 750 sont enfermées, dont 118 mineurs. Des cocktails Molotov sont lancés sur les tribunaux, notamment à Bobigny, Asnières et Aubervilliers ; alors des compagnies de CRS sont en toute logique mobilisées pour encadrer les audiences, souvent houleuses, ou protéger les magis-rats qui quittent le tribunal. Jamais le gouvernement et les médias aux ordres n’accordent à ce soulèvement d’une ampleur inédite le statut de mouvement social. Au mieux, on lui concède d’exprimer le vieux refrain du « malaise des banlieues » ; au pire, on le présente comme confessionnel, ou racial… ça se lâche tranquille sur les métaphores biologiques et médicales. Et puis, comme souvent par le passé, les « sauvageons » – cette « sous-humanité » qui casse tout sans rien revendiquer – ont le bon goût d’être identifiable à son taux de mélanine.

Les discours – entre mépris bourgeois et racisme d’État –, les pratiques policières – du Flashball en pleine tête à la garde à vue –, les outils judiciaires – de la comparution immédiate généralisée à la prison ferme en passant par la détention préventive –, sont ceux qui ont été créés dans les années 1980 pour le maintien de l’ordre dans les quartiers populaires au moment où le pouvoir les renommait « quartiers difficiles ». Au cours de l’hiver 2005, ils sont massivement mobilisés pour punir sans pitié les catégories de la population pour lesquels ils ont été perfectionnés au fil des années. Culpabilité sur la base de la couleur d’un vêtement, de la simple présence sur les lieux avant ou après une infraction, considérations de procureurs moralistes sur la « lâcheté des casseurs », délit de faciès – si ce n’est toi c’est donc ton frère –, condamnations sur la base des PV mensongers de flics qui se contentent de ramasser ceux qu’ils connaissent déjà, dépolitisation des enjeux… Les catégories qui ne sont pas concernées adhèrent au traitement étatique ; et les autres pauvres, souvent plus blancs, qui ne vivent pas dans les quartiers ciblés refusent de se reconnaître dans cette « racaille » dont il faut se « débarrasser ». D’autant plus regrettable que c’est précisément cette batterie d’outils dont l’État use aujourd’hui sans retenue pour écraser les Gilets jaunes.

« Ici c’est déjà Guantanamo »

À l’été 2003, les images d’une militaire américaine tenant en laisse un prisonnier nu dans la prison irakienne d’Abou Ghraïb fait la Une des journaux du monde entier. L’usage de la torture redevient un fait avéré, non seulement dans ce camp particulier, mais aussi dans la prison de Guantanamo. Au même moment réapparaît un semblant de débat, sinistre : n’est-il pas admissible – comprendre : regrettable peut-être, mais nécessaire – de torturer « nos » ennemis pour protéger la démocratie ? En refusant « nos » valeurs, n’ont-ils pas délibérément quitté l’humanité ?

En novembre 2004, dans le numéro 12 du journal, nous publiions une lettre de Gégé, alors en quartier d’isolement à Fleury-Mérogis. Il se reconnaissait dans le sort infligé aux prisonniers des camps américains. Il réclamait que cessent les expéditions punitives des équipes régionales d’intervention et de sécurité (Eris) – ces unités de matons anonymes cagoulés créées en 2003 par Perben, alors ministre des tribunaux et des prisons, pour réprimer tout mouvement collectif. Il exigeait que « leurs tabassages gratuits et leurs humiliations sans limite soient supprimées dans leur totalité ; en clair, que soit retirée cette escouade de kamikazes de l’État planqués derrière des cagoules qui se plaisent à infliger des tortures physiques et psychologiques aux détenus exactement dans la même lignée de ce que les Américains font subir aux prisonniers irakiens. » Cette comparaison tombait tellement juste que l’administration pénitentiaire nous a immédiatement poursuivis en diffamation, et que des dizaines d’autres prisonniers se sont mis à signer systématiquement leurs lettres : « un prisonnier du D5 de Guantanamo ». Le siècle s’était ouvert par la désignation de nouveaux ennemis, d’une nouvelle catégorie, d’une sous-humanité dans laquelle se reconnaissaient désormais les prisonniers des quartiers d’isolement (QI). Pas grand-monde à l’extérieur pour relayer la parole de ces prisonniers, leur déniant ainsi la contestation politique de l’enfer qu’ils subissaient : ils méritaient une fois de plus ce qui leur est arrivé.

C’est pour ces mêmes prisonniers récalcitrants – condamnés à des peines à vie ou n’ayant cessé d’accumuler les peines supplémentaires à l’intérieur – que l’État a construit au début des années 2010 les prisons sécuritaires de Condé-sur-Sarthe et Vendin-le-Vieil, conçues comme d’immenses quartiers d’isolement, de nouveaux quartiers de haute sécurité (QHS) – prétendument abolis en 1981. Ils ont été aussitôt rebaptisés « tombeaux secrets » par les prisonniers qui les peuplaient.
En février dernier, un prisonnier et sa compagne se retranchent dans l’unité de vie familiale de l’un de ces QHS modernes. On ne saura jamais ce qu’il s’y est réellement passé. L’homme et femme « s’étaient radicalisés ». Point, c’est censé suffire. « Radicalisés » : ici, les catégories de l’État – prisonnier irrécupérable et terroriste – se superposent, se renforcent, pour mieux rejeter irrévocablement de l’humanité deux personnes. Les cagoulés du RAID sont présentés comme des héros promus ultimes remparts de la liberté face à la sauvagerie, et les matons de Condé en profitent pour réclamer une fois de plus le durcissement des conditions de détention, leur revendication favorite.

« Quand ils sont venus chercher les migrants, je n’ai rien dit »

La catégorie d’« étranger en situation irrégulière », ramenée ces derniers temps à celle de « migrant », permet de mettre dans le même sac des milliers de gens aux parcours et aux cultures différentes, de les mettre à distance et de leur faire un sort que personne pourtant n’aimerait subir s’il devait prendre la longue route de l’exil. Ces personnes étrangères – résidant pour certaines sur le territoire français depuis de nombreuses années – se font contrôler sur les mêmes présupposés racistes que les gamins « de banlieue » et subissent un fichage généralisé qui conduit à un enfermement de masse : l’État français enferme près de 50 000 personnes chaque année dans quarante prisons pour étrangers, les centres de rétention administrative (CRA).

La loi « Asile et migration » a fait passer le 1er mars 2019 la durée d’enfermement maximum dans ces centres de quarante-cinq à quatre-vingt-dix jours dans une indifférence quasi générale. Trois mois d’enfermement pour défaut de papiers : déjà une peine. Tout l’hiver, des mouvements de révolte ont secoué des prisons pour étrangers où la répression ne cesse de s’intensifier : lourdes peines de prison ferme pour un incendie au CRA de Rennes, déportations accélérées, isolement, transferts des meneurs désignés. L’indifférence reste la règle : l’étranger, l’étrangère peuvent mourir noyés, se faire racketter par la police, être stockés comme du bétail. Les larmes de crocodile des chefs d’État pour Aylan Kurdi, l’enfant kurde retrouvé mort sur une plage turque dont la photo était devenue virale, ont séché depuis longtemps ; et c’est encore au nom de la sécurité des citoyens français que l’on organise cette misère.

L’étranger a toujours été désigné par l’État comme un voleur (de pomme, de travail, de femme…). Il est aujourd’hui en prime désigné comme terroriste potentiel, et « nos frontières » seraient là pour « protéger les honnêtes nationaux ».

« Ma liberté commence là où commence celle des autres »

Quand l’État exécute une femme dans un QHS, enferme des étrangers en masse, mutile sciemment des manifestants… c’est toujours au nom de « nos libertés ». C’est donc la société toute entière qui partage la responsabilité de cet assassinat, de ces enfermements, de ces mutilations. Pour reprendre les mots implacables d’Angela Davis : « les droits et libertés démocratiques sont définis en regard de ce qui est dénié aux personnes emprisonnées ».

Quand l’État parle de « libertés », c’est toujours au pluriel. Derrière ce vocable – les « libertés » –, il s’agit en fait pour l’État de défendre une liberté : celle, pour quelques-uns, d’exploiter le plus grand nombre et de sécuriser cette exploitation à coup d’emprisonnements, de crimes, de génocides, etc. Quant à nous, nous aurions chacun notre liberté, qui serait toujours en concurrence avec celles des autres. Des libertés individuelles, séparées les unes des autres. Des libertés qui circulent ainsi à la manière de vases communicants au bon vouloir de l’Etat, et de sa liberté à lui. L’idée fondatrice de la Déclaration des droits de l’homme est bien celle-là : « la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. » Et puisque les libertés seraient en guerre les unes contre les autres, il devient logique de penser que plus certains en sont privés, plus les autres en ont. Plus on voit d’autres (que ce soient des « migrants » ou des « délinquants ») payer leur indocilité face à un État tout-puissant, plus on devrait se sentir « libre »… mais seulement de rentrer dans les « bonnes cases », prévues à cet effet ; « libre » de jouir de notre part individuelle de liberté.

Contre cette vision qui fait de la vie du plus grand nombre une misère mortifère, il faut continuer à défendre que la liberté n’a rien d’un état individuel. Pour qu’elle soit synonyme de vie, d’épanouissement, d’émancipation, il n’y a de liberté que collective : plus les autres seront libres, plus je le serai moi aussi. N’en déplaise aux enfermeurs.

« Les prisonniers ont raison de se révolter »

Combattre la violence qui s’abat sur ceux et celles qui revêtent des gilets jaunes, sur ceux et celles qui ont fui un pays pour échouer dans « le nôtre », sur ceux et celles qui sont exclus temporairement ou définitivement du corps social au nom de « notre » sécurité – de notre prétendue « liberté » –, est un vrai geste de solidarité ; c’est-à-dire qu’il nous inclut dans la même humanité, qu’il refuse des catégories que nous n’avons jamais épousées. Cette souffrance est la nôtre. Nous en connaissons les causes – l’exploitation qui fonde toute société capitaliste – et les méthodes qui y conduisent, la permettent – une entreprise incessante de déshumanisation. Partager ce constat avec tous les exclus est le carburant de notre révolte. En luttant contre les pratiques autoritaires que l’État mobilise, il n’est jamais question de « sauver la démocratie », de « préserver la République » ou un quelconque autre fétiche.

Les blessés, les torturés, les enfermés, les gosses agenouillés à Mantes-la-Jolie les mains derrière la tête, les jeunes des quartiers de relégation assassinés par les flics, les faux suicidés du mitard sont des nôtres et nous sommes des leurs. Quand on se pointait dans les tribunaux en 2005, quand on manifeste au pied des prisons pour dire notre solidarité avec nos alter ego entre quatre murs, avec des Gilets jaunes qui ont capté que la révolte peut bien souvent mener au placard, on ne se bat pas que pour les autres. On défend notre liberté.

Pour celles et ceux qui refusent leur condition de crève-la-faim et qui trafiquent ; celles et ceux qui volent ; celles et ceux qui utilisent des drogues ; celles et ceux qui conduisent sans permis pour aller bosser ; celles et ceux qui manifestent sans déclarer leur manifestation ; ceux et celles qui ne rentrent pas dans les bonnes cases… la prison est là. Et ce n’est pas la moindre des victoires du mouvement des Gilets jaunes que naisse cette évidence dans beaucoup d’autres têtes : il y aura toujours une place pour toi ou ton fils en prison. Lutter contre tous les enfermements est fondamental et nécessaire, non seulement pour les prisonniers, mais aussi pour tous « ceux qui se croient libres » hors les murs. Dire que « les conditions d’enfermement des personnes détenues sont inadmissibles » ne suffit plus – pour peu que cela ait jamais suffi. Cette dénonciation, si juste soit-elle, continue à postuler une extériorité et entretenir une étrangeté – une supériorité bien souvent – au monde des enfermé.es et à leur sort.

Ce journal est né il y a dix-huit ans de la nécessité de faire exister la parole des hommes et des femmes infâmes, quelle que soit la catégorie qu’on leur a collée sur le dos pour les enfermer. Il fallait que les principaux concernés par la répression structurelle de l’État se fassent entendre et s’organisent contre le sort qui leur est fait ; pour que les questions pénale et carcérale continuer de remonter à la surface et prennent toute leur place au cœur des luttes pour l’émancipation ; pour que l’on s’organise ensemble autant que possible pour résister, combattre, quitter les cases d’un ordre social qui repose sur la prison.

« Des gens ont pillé la plus belle avenue du monde! » Comparutions immédiates suite à l’acte XVIII des Gilets Jaunes à Paris

TOUS COMPLICES !

Alors comme ça, on est maintenant tous et toutes considérés comme « complices » des dégradations ? Sauf qu’on l’était déjà ! Automatiquement coupables, même : depuis la « justice d’exception » créée par Sarkozy, « participer sciemment à un groupement » est un délit (cf. compte rendu précédents), que les tribunaux collent à tous les gilets jaunes qui passent en comparution immédiate (CI).

 Nouvelle audience, même comédie : une cour aux ordres du parquet, une justice de classe qui fait le taf. Et qui donne les mêmes leçons de morale, par-dessus le marché : on est censés verser une larme sur le traumatisme à répétition des riverains des Champs-Elysées, dont certains ont même « échappé à la mort » ! Les déclarations du gouvernement ont clairement porté leurs fruits dans les réquisitions du procureur : la prison, c’est la sanction, et la privation de liberté doit être effective. C’est sa fonction première : un repoussoir. Un épouvantail que le gouvernement brandit devant un mouvement populaire qu’il n’a réussi ni à endiguer, ni à tout à fait diviser.

Du fait de la mise en scène spectaculaire de la casse que cet acte XVIII a permis ; du fait des pseudo polémiques sur les dites « défaillances du maintien de l’ordre » policier dans la rue, il fallait que le gouvernement monte le ton pour satisfaire l’électorat dont il veut défendre les intérêts. Il y a donc eu le « limogeage » du préfet de police, remplacé illico par Didier Lallement qui, entre autres faits d’armes, fut le patron de l’Administration Pénitentiaire entre 2001 et 2004. Alors que d’importants mouvements de prisonniers dénonçaient les peines infinies qu’ils avaient à tirer ; alors qu’ils se battaient dans des quartiers d’isolement qu’ils comparaient à Guantanamo (notamment à Fresnes et Fleury), ce triste sire était appelé à la rescousse pour écraser la contestation.

 Entre 2001 et 2004, Lallement est directeur de l’Administration pénitentiaire (…) Il crée notamment le Bureau de renseignement pénitentiaire au sein de l’état-major de sécurité EMS3, qui vise le grand banditisme et l’extrémisme islamiste. Ce Bureau de renseignement pénitentiaire a fait courir la rumeur qu’une menace islamiste incontrôlable et massive existerait derrière les barreaux, afin de justifier les pratiques islamophobes de l’Administration pénitentiaire alors même qu’environ 60% des détenu.e.s sont de confession musulmane. En 2003, Lallement impulse également la création des Equipes régionales d’intervention et de sécurité (ERIS), les unités de type GIGN prêtes à intervenir en détention de façon agressive et sur-armée, où ils tirent au flashball à bout portant au sein des cellules.( Portrait complet sur Paris lutte infos)

Mais au-delà de cette annonce, le gouvernement a surtout sonné une nouvelle fois ses petits juges de garde afin qu’ils et elles durcissent encore un peu plus le ton dans les salles des Batignolles. La plupart des peines de prison ferme que nous avions vu prononcer jusqu’à présent dans les procès de gilets jaunes au tribunal de Paris étaient aménageables, car inférieures à deux ans. Attention, c’était – comme toujours pour ce type de peine- au bon vouloir du juge des libertés et de la détention. Plus rares étaient cependant les peines assorties d’un mandat de dépôt. La nouvelle tendance est donc de les assortir systématiquement d’un mandat de dépôt.

Comme lors des audiences précédentes, toutes les personnes déferrées ont été interdites de présence à Paris pendant un an. Attention : bien sûr qu’on a toujours le droit de manifester, comme la cour s’évertue à le répéter… mais en se rendant bien compte que ce gouvernement vient d’affirmer plus clairement que jamais son droit à nous enfermer et à nous mutiler : il va « falloir assumer, même si un black block qui met le feu au Fouquet’s s’en prend une et finit paraplégique », a déclaré au Parisien (édition du 19 mars) un membre du gouvernement anonyme (courageux mais pas téméraire !).

Marx avait vu juste : l’Etat est bel et bien une bande d’hommes en armes et ses satellites.

 A cette audience, la mairie de Paris s’est portée partie civile dans tous les dossiers, mais sa demande a le plus souvent été rejetée. Dans les cas où elle a été déclarée recevable, les condamné.e.s repasseront en audience civile le 16 avril pour se voir exiger des dommages et intérêts – que la mairie aura réussi à chiffrer d’ici là…

Certains avocats commis d’office ont été tout simplement lamentables. Quand la présidente a expliqué aux prévenus qu’ils avaient la possibilité de refuser la comparution immédiate, la plupart se sont tournés vers leurs « défenseurs » d’un air perplexe ; ces incapables n’ont pas été foutus d’expliquer à leurs clients ce qu’est une CI, le renvoi automatique s’ils le demandent et les différentes options suite à ce renvoi : comparaître libres, avec un contrôle judiciaire plus ou moins strict, ou partir en détention provisoire s’ils n’ont pas de garanties de représentation. Quant aux plaidoiries… Oui, mon client est coupable et la cour doit le condamner ; mais coupables simplement de s’être laissé entraîner par d’autres, plus dangereux : les « vrais casseurs » ! Mais pour le proc comme pour la cour, même cette dissociation est devenue inacceptable : si après quatre mois de manifestations violentes, les gens continuent à y aller, c’est bien pour en découdre ; ils sont donc coupables. Lire la suite