Lettre ouverte A l’attention des directrice et surveillantes de la MAF de Seysses

Suite aux courriers sortis de la Maison d’arrêt des femmes de Seysses, de nombreuses personnes ont manifesté leur solidarité avec les prisonnières : présence au parloir, affichage dans la belle ville de Muret, et bien sur, lettres de tous types à la direction et à la direction interrégionale de l’AP. Nous publions ici l’un des courriers que la directrice a reçu. Il nous a été adressé en copie… et il nous a bien plu pour un petit paquet de raisons. Trouvez les… histoire de dire aussi qu’on peut écrire, chacun à sa manière, insister sur tel ou tel point, argumenter ou pas, crier sa colère avec ou sans humour, de manière lapidaire ou en long…mais écrire et montrer à l’AP qu’elle n’agit pas toujours dans l’ombre propice aux exactions.

Lettre ouverte
A l’attention des directrice et surveillantes de la MAF de Seysses en particulier,
Ainsi qu’à toutes les femmes qui de par leur fonction enferment d’autres femmes…

J’ai, Mesdames, grâce à des émissions anticarcérales de la radio toulousaine Canal Sud, eu entre les mains deux courriers collectifs émanants de détenues de la Maison d’Arrêt de Femmes de Seysses, datées respectivement des 10 & 30 mai de cette année.
Il aura donc fallu que ces détenues se débrouillent pour faire lire leurs appels au secours à la radio pour commencer à espérer qu’éventuellement les surveillantes qui les maltraitent impunément jusqu’ici soient contraintes d’assumer les actes qu’elles dénoncent. Je crains de ne pas être dupe du seul dysfonctionnement du circuit administratif de la MAF de Seysses, car comme les détenues l’écrivent, et je cite « nous avons (…) tenté de prévenir la direction mais il semble que nos courriers n’arrivent jamais dans le bureau, nos lettres étant interceptées par les surveillantes ». Quoi qu’il en soit, et si par hasard vous deviez jouer les étonnées, soyez assurées qu’on ne pourra tirer de cette histoire qu’une preuve évidente de vos incompétences, de votre mauvaise foi ou de votre cécité choisie, c’est selon.
Ce qui vaut certainement mieux, je vous l’accorde, que l’autre conclusion inévitable que l’on tirera s’il s’avérait que vous étiez au courant des dénonciations dont font état les lettres de ces femmes, ou que vous puissiez vous y reconnaître, car il y a fort à parier que vous vous verrez bombardées illico complices actives de mauvais traitement. Si l’on considère un instant le risque de représailles que représente pour un ou une détenue le courage, donc l’absolue nécessite, de dénoncer les conditions qui lui sont faites derrière les murs de la prison, si l’on considère que les courriers sont rédigées par une ou plusieurs femmes solidaires d’autres femmes, par des femmes qui ont peur de se laisser mourir et je les cite à nouveau : « ces gestes de désespoir ne traduisent que le climat exécrable qui règne ici. (…) Nous craignons que l’une d’entre nous ne se fasse plus de mal que de raison » on doit les lire avec l’urgence qui convient. Et une fois lus, on ne peut plus ignorer que de tels courriers existent et que les faits qu’ils dénoncent, sont graves.
Je crois que je me contenterai d’en rester à « traitements inqualifiables »pour décrire ce que j’ai pu lire, et que je m’acharnerai à me cantonner aux limites de la politesse la plus pratique, tout au long de ce courrier et ce, uniquement pour ne pas tomber dans la liste de qualificatifs injurieux et calomnieux dont vous sauriez trop bien faire usage, qui me viennent – malheureusement car ils resteront tus- immédiatement à l’esprit.
Je ne tomberai pas plus dans le travers de l’indignation, je ne serai pas outrée, et je ne me saisirai pas du qualificatif de « traitement inhumain », que l’on ne manquera pas de vous jeter à la figure quand vos méthodes deviendront publiques, car j’ai fini par le trouver bien trop pratique, bien trop fourre-tout et à ce titre par trop disculpant. En y songeant un tant soit peu, je suis sûre de ne pas croire que qui que ce soit d’autre qu’un-e humain-e puisse faire ressentir à un-e autre humain-e, je cite derechef et pêle-mêle: « la pression, l’humiliation, les brimades, les maltraitances ». Je sais, et vous devriez être les mieux placées pour le savoir, qu’il n’y a qu’un-e humain-e qui puisse pousser en dix jours cinq femmes à faire des tentatives de suicide ou à s’automutiler. Qui puisse fouiller une femme à nue et la laisser avec le sentiment d’avoir été violée. J’irai même jusqu’à affirmer qu’il n’y a qu’une femme pour savoir ce qu’en priver une autre du minimum d’hygiène lors de ses menstruations peut avoir de dévastateur et d’efficace et oser user de ces certitudes que fabriquent l’expérience commune de nos corps pour détruire une semblable à la seule fin de servir la bonne marche des lourdes machines opaques et malsaines sur lesquelles vous avez mainmise. Il n’y a qu’un-e humain-e pour refouler en conscience une vieille dame venue voir sa fille en n’ignorant rien de la difficulté que représente pour chaque famille de détenu l’organisation nécessaire, toujours complexe et douloureuse, pour être présente aux parloirs et ne pas laisser leurs mères, leurs filles, leurs femmes, leurs amies, leurs sœurs à vos seuls bons soins. Vous leur accorderez qu’elles n’ont pas tort, visiblement, au vu des conditions de détention que vous leur faites.
Je vous informe aussi qu’aucune explication, aucune justification de vos agissements, que vous soyez directrices ou subordonnées, ne pourra être évacuées en vous cachant derrière le rabâché « cruel manque de moyens » de l’AP dont vos camarades syndicalistes se saisiront immédiatement. D’abord parce qu’il est extrêmement angoissant d’imaginer ce que vous pourriez bien inventer de plus avilissant comme traitements si vous aviez plus de moyens à votre disposition. Ensuite, car les moyens de pression les plus humiliants dont vous faites usage de manière visiblement particulièrement courante et tranquille sont d’une efficacité absolue et tout à fait gratuits. En effet, et je ne vous l’apprends pas, les moyens d’humilier une femme et de la faire taire, de lui faire baisser la tête, et de lui interdire toute possibilité de défendre son intégrité, sont, on ne peut plus banals, on ne peut plus simples, on ne peut plus vieux comme le monde, et d’un usage on ne peut plus courant, partout, et en général par des gens fort peu respectables ; et le viol, comme les fausses couches en environnement hostile imposé ou l’absence d’hygiène la plus élémentaire quelques jours par mois sont bien plus pernicieux, efficaces, et moins coûteux que bien des machines de torture infernale que l’on ne rencontre guère que dans la fiction. Non, chacun sait et particulièrement celles et ceux qui, comme vous, font profession d’être les agents organisant la privation de liberté d’autres individus, que rien n’est plus efficace que la dépersonnalisation, l’humiliation quotidienne, le manque de lumière, la bouffe dégueulasse, les violences arbitraires, ou l’interdiction d’une quelconque solidarité entre individus partageant le même sort. A qui pouvez vous raconter qu’il faut des moyens pour cela ? Du personnel zélé suffit. Mais une fois encore, que vous soyez les mieux placées pour le savoir fait de vous les moins empressées d’en convenir.
Enfin, si vous tentiez, d’une quelconque manière, de vous cacher derrière votre petit doigt en mettant sur le tapis les actes qui ont conduit ces femmes en prison, je vous enjoindrai à considérer avant de le faire que si la violence, la haine, le meurtre, le vol dont elles ont été reconnues coupables par vos acolytes hiérarchiquement mieux placés, on parle ici de réactions à des conditions sociales, à des rapports interindividuels préalablement construits, quelque laids ou moisis soient-ils, à des nécessités, à des malentendus, à des croyances, des engagements, des luttes… on parle histoires incarnées. Et quand bien même ces femmes auraient commis quelque qu’affreux crime qui vous permettrait de vous justifier vos agissements, de vous fabriquer un alibi, elles ont ceci de plus respectable, qu’elles ont agi selon toute vraisemblance sous le coup d’une émotion. On tue, on frappe, on vole peu de sang-froid ou sans raisons, valables ou non. Votre violence, votre haine, vos assassinats à petit feu, invisibles, me reste en revanche tout à fait inexplicables. J’ignore comment il est vous même possible d’inventer quotidiennement les ressources nécessaires à l’annihilation d’autrui, par des méthodes aussi retorses que celles que j’ai eu à lire. L’organisation quotidienne de la vie de détenues qui les pousse au suicide notamment a quelque chose de terrifiant dans la mesure où elle ne se justifie jamais, pour vous individuellement qui avez fait le choix d’en prendre la charge, que par une mauvaise paye à la fin du mois. Étonnant, de faire profession d’usure, d’humiliation, d’écrabouillement rationalisé d’individues qui à vous personnellement ne vous ont rien fait et pour lesquelles visiblement vous éprouvez une haine qui interroge mine de rien, dans la mesure où, au final, elle n’a pour but avouable que quelques bulletins de salaires à trois ou quatre chiffres, des points retraite dérisoires et éventuellement quelques tickets restaurant. C’est un peu court, non ? C’est bas, avilissant pour vous surtout et c’est inutile car je crois savoir qu’une vie un peu pleine, un peu honnête, un peu heureuse ne peut se construire sur un quotidien de bassesses, d’humiliation, de haines, et d’actes plutôt malodorants infligés à des semblables.
Si par miracle vous échappez à la honte, aux remords, aux doutes et aux cauchemars, ne vous réjouissez pas, c’est que vous êtes déjà perdues pour la vie.

Je vous prie donc d’agréer, mesdames, mon souhait de ne plus jamais entendre parler de vous dans les termes qui m’ont poussé à écrire cette lettre.
Je tiens à vous informer néanmoins que n’ayant aucune raison de vous faire confiance, en tant que femme, en tant que femme ayant connu l’enfermement, en tant que femme encore capable d’être touchée par les autres femmes, et pas uniquement celles des pays les plus lointains et les plus inaccessibles à mon entendement que je puisse trouver pour me gargariser d’être une femme consciente, je pense que le temps de votre impunité doit cesser…
Et, pas de bol, c’est mon nouveau job.

Miss Pounoff

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