«ON EST PAS DES CHIENS» : Y A PAS D’ARRANGEMENT!

 En avril 2012, des prisonniers du centre de détention de Roanne rendaient publique une pétition signée par des dizaines de prisonniers. C’était il ya deux ans déjà… depuis certains prisonniers désignés comme meneurs dans cette tentative d’expression collective (qui sorte des murs) ont été transféré et malatraité. Certains ont continué le combat dans les QI où ils ont été menés. Ce fut le cas à Neuvic l’année suivante. Depuis la situation n’a pas -ou peu- changé. Nous écrivions à l’époque que ces mouvements ne devaient pas être avalés et aussi vite oubliés par la machine pénititentiaire aidée de la machine médiatique. Nous republions ici aujourd’hui ce texte, accompagné du texte de la rédaction du journal qui accompagnait la publication des nombreuses plateformes ou pétitions de prisonniers qui étaient sorties en 2012. (extraits de l’Envolée N°33). Puissent ces textes nourrir les révoltes d’aujourd’hui…
«ON EST PAS DES CHIENS» : Y A PAS D’ARRANGEMENT!

Extrait de L’Envolée, N°33, octobre 2012.

Nous avons été mis au courant des mouvements dont il sera question dans ce numéro soit par des prisonniers, soit par des articles de presse ou des sites Internet, mais il est tout à fait possible qu’il y en ait eu d’autres dont nous n’avons pas eu connaissance. Ces luttes ont besoin d’une solidarité active. Il faut leur donner de la visibilité, et relayer leurs voix si on ne veut pas qu’elles soient réprimées dans un silence propice à la vengeance de la justice et de l’administration pénitentiaire (AP). On connaît les risques encourus par ceux qui y participent: mitard, tabassages, transferts, mises à l’isolement, passages au tribunal, quelquefois de nouvelles peines, ou encore l’annulation de tout aménagement de peine, de tout espoir de sortir plus vite de cet enfer. Ces mouvements se placent immédiatement en dehors de la loi. Presque toute contestation individuelle est déjà illégale en prison, mais si elle est collective, elle tombe forcément sous le coup du règlement –le simple fait de faire circuler une pétition est interdit et passible de lourdes sanctions. Pour commencer, nous saluons donc ces mouvements et nous leur apportons tout notre soutien.

Les prisonniers qui se sont mobilisés dans les récents mouvements dénoncent les conditions de «vie» à l’intérieur, mais de façon si concrète, si loin de la langue de bois ou du mensonge qu’ils posent en même temps la question fondamentale de l’enfermement lui-même. Beaucoup de prisonniers se sont retrouvés dans le refus de tous les aspects de la situation carcérale, qu’il s’agisse de la fréquence et des conditions des parloirs et des promenades, de l’absence d’activités, du prix des cantines et de la télévision, des conditions de travail, de la fermeture des cellules pendant la journée, des aménagements de peines inexistants, des refus de transfert. Ils dénoncent aussi l’existence des quartiers d’isolement, des prétoires et du mitard : bref, de tout ce qui fait l’enfermement. Ces refus largement partagés ont pris des formes très diverses: pétition collective à Ducos ou à Argentan, blocage à Seysses, révolte à Vezin, agitations diverses, pétition collective et diffusion médiatique d’agissements de l’AP à Roanne, blocage des ateliers à Annœullin. Pour les prisonniers,à chaque fois, il s’est agi de faire la lumière sur ce qui se passe en prison, sur la réalité de l’univers carcéral et judiciaire, et en même temps d’instaurer un rapport de force qui leur permette de résister à la toute-puissance des enfermeurs.

Lorsque des médias officiels accordent une certaine publicité à de tels événements, ce n’est que pour les faire sombrer dans l’immédiateté spectaculaire du fait divers Kleenex. Au pire, ils servent d’arguments aux matons pour appuyer leurs revendications syndicales relatives au «manque de personnel et de moyens» face à des prisonniers dangereux –et rappeler une fois de plus «l’extrême pénibilité de leur métier». Et lorsque des prisonniers sortent eux-mêmes des images clandestinement –avec tous les risques que cela comporte–, ces images sont à leur tour avalées et digérées par le dispositif médiatique. Qui se souvient encore de la vidéo réalisée par des prisonniers de Fleury il y a un peu plus d’un an (2011) et diffusée à la télévision? Une image de plus, montrant une violence ordinaire dans un lieu qui, pour le spectateur, est nécessairement violent du fait même des personnes qui y sont enfermées. Les prisonniers du centre de détention de Roanne qui ont réussi à diffuser une vidéo sur YouTube en juillet 2012 ont tenté de contourner cette difficulté: cette vidéo est accompagnée d’un texte rédigé par des prisonniers pour expliquer les événements qui ont conduit à l’intervention violente des matons. Ils évoquent au passage le sort réservé aux prisonniers, frappés et emmenés de force au mitard. La vidéo permet ainsi de rendre visible l’antagonisme entre les prisonniers et leurs geôliers –une conflictualité souvent masquée par une apparence de paix sociale. Elle laisse entrevoir une histoire collective qui s’inscrit dans le temps, et c’est cela qu’il s’agit de faire vivre aujourd’hui. Dans ce cas de figure,lorsque les événements se répètent,se font écho,ou lorsqu’ils sont mis en avant par des relais extérieurs, les prisonniers ont obtenu un degré de visibilité qui semble gêner l’AP et les surveillants. Deux mois plus tard, on reparle de Roanne et de Seysses dans le Monde, certe… mais uniquement comme signe d’un «problème» sécuritaire, celui de la présence de plus en plus massive des téléphones portables en prison.

En prison, les mouvements se construisent de façon discrète, sinon invisible,au fil du temps,et ils éclatent souvent dans l’urgence, lors d’occasions propices, par définition impossibles à planifier. Il est parfois difficile pour ceux qui prennent part à ces luttes de comprendre la lenteur des réactions extérieures ou leur absence pure et simple, mais ce n’est pas évident d’être informé rapidement de ce qui se passe, ni de s’organiser pour être un peu plus qu’une poignée à se rassembler devant une prison. Le déménagement des prisons hors des centres-villes les a rendues plus invisibles que jamais, plus difficilement accessibles, et on se rassemble moins spontanément devant leurs murs.

Pour imaginer être prévenus d’un mouvement quelques jours auparavant, il faut une complicité déjà construite. Le temps de la prison n’est pas celui de l’extérieur: la solidarité a besoin de temps pour se mettre en place, de liens avec l’intérieur, de contacts réguliers construits localement, d’astuces mises en place pour se parler à travers les murs sans être entendus par l’AP. Si les vieilles méthodes des années 1980 ne sont plus trop à l’ordre du jour, d’autres sont désormais possibles: les prisonniers parviennent par exemple à s’adresser directement aux médias officiels… Ce qui était inconcevable il n’y a pas si longtemps peut désormais être développé et utilisé de façon bien plus efficace, avec un peu d’imagination.

Dans les derniers numéros del’Envolée, il avait été beaucoup question du recours aux plaintes individuelles, aux doléances particulières: cette méthode est largement utilisée par les prisonniers pour rendre publique la réalité carcérale.Tout en essayant de s’assurer un quotidien un peu plus vivable, on crée ainsi un conflit avec l’administration pénitentiaire. La principale limite de la démarche, c’est qu’elle épargne les enfermeurs qui restent libres de faire du cas par cas. L’état avait lui-même créé un organe de contrôle pour «traiter les dysfonctionnements» dénoncés par des prisonniers. On peut facilement vérifier que face à des mouvements collectifs, cet organe de contrôle des lieux de privation de liberté n’a jamais choisi de dépasser le cadre juridique: on n’a pas entendu M.Delarue faire le moindre commentaire sur la vidéo de Roanne –dont il a forcément eu connaissance, et dans laquelle on voit une intervention musclée de matons dans une cour de promenade… Pas plus de réactions de soutien de la part de l’Observatoire international des prisons (OIP), qui s’est même immédiatement désolidarisé du mouvement du centre de détention de Roanne en critiquant la diffusion de la vidéo. Ce n’est pas une surprise: pour préserver une prétendue neutralité, un statut d’observateur soi-disant impartial,les organisations subventionnées par l’état ne soutiennent pas plus que les organismes d’état les actions jugées illégitimes ou violentes.

Ce qu’on pourrait imaginer, ce serait que des collectifs qui ont des démêlés avec la justice et tâtent des geôles républicaines – que ce soient des ouvriers en grève qui ont commis des délits au cours de l’occupation de leur usine, des lycéens inculpés pour dégradations ou encore des familles mobilisées après des violences policières– voient plus loin que la seule défense de leur proche inculpé. Ce qui peut fonder cette solidarité, c’est de comprendre que le système carcéral est une composante essentielle du système capitaliste, et qu’il concerne de plus en plus de personnes: voilà ce qu’il faut rendre évident aux yeux du plus grand nombre. La question est toujours la même: comment imaginer dépasser le soutien de cas particuliers pour partager un point de vue anticarcéral et antijudiciaire? Et de là, comment imaginer une solidarité plus concrète, massive et évidente avec les prisonniers qui se battent à l’intérieur?

Ce petit journal ne peut pas répondre à ces grandes questions, mais il est sûr que manifester sa solidarité, c’est montrer aux prisonniers qu’ils ne sont pas complètement isolés et à l’AP qu’ elle ne peut pas toujours bénéficier d’un anonymat qui couvre toutes ses exactions: assister au procès pour soutenir les prisonniers inculpés comme à Vezin-le-Coquet, par exemple, envoyer des mandats individuellement ou par des caisses de solidarité pour aider ceux qui se trouvent en difficulté, au mitard ou à l’isolement, écrire aux prisonniers… Il y a les affiches avec les noms des matons responsables des violences qui ont été placardées dans la ville de Roanne… Il y a aussi des émissions anticarcérales, modestes c’est sûr, mais qui forment un petit réseau, dont le premier objectif est de se faire les porte-voix des paroles et des actes de prisonniers et prisonnières en lutte. Les mouvements que nous décrivons ici ont tous été longuement présentés et débattus dans toutes nos émissions, et cela a permis à de nombreux prisonniers d’être informés de ce qui se passait dans d’autres prisons. Le rôle des radios peut être très immédiat, tandis que le journal, lui, cherche plutôt à inscrire dans la durée tous ces mouvements qui auraient vite fait d’être jetés aux oubliettes, à restituer leur densité en publiant plates-formes de revendications, lettres de l’intérieur, comptes-rendus de procès… Manifester sa solidarité avec les mouvements, informer pour rassembler autour d’eux, contribuer à les inscrire dans la durée, développer une capacité de réaction rapide: voilà les objectifs que visent l’Envolée et les différentes émissions anticarcérales, non pas en les portant à quelques-uns, mais en les propageant pour être plus nombreux à comprendre que lutter avec les prisonniers, c’est aussi se battre contre ce monde qui génère toujours plus d’enfermement – sauf que eux vivent directement et quotidiennement cet enfermement! Autrement dit, il s’agit de construire avec eux une réelle capacité de nuisance.

LETTRE COLLECTIVE ÉCRITE ET SIGNÉE PAR TOUS LES DÉTENUS EN ACCORD AVEC LES REVENDICATIONS

25 avril 2012

À la direction et à la juge d’application des peines,

En cette date, nous, détenus du centre de détention de Roanne, entrons en lutte afin d’exiger que nos droits soient respectés et entendus. Vous nous obligez à rester en cellule ou dans les coursives le plus longtemps possible, là où il n’y a aucune activité pour passer le temps. Vous nous escroquez avec les cantines et les frais de télé de plus de 8 euros, par le biais de la société Eurest. Vous ne respectez pas nos droits en matière de permissions et de réductions de peine. Dans l’immédiat, nous vous informons de nos revendications. Sport: Nous exigeons l’accès libre au gymnase et aux salles de sport. C’est l’activité la plus demandée par les détenus. Activités: Dans chaque aile, nous avons à disposition une salle d’activités, constituée de quelques tables, chaises, aucune activité proposée! Nous exigeons des jeux de société, échecs, dames, etc. Nous exigeons aussi qu’il y ait plus d’activités culturelles et sportives: tournois de foot, basket, volley, pêche, etc.

Nous exigeons une réunion socioculturelle par mois avec des détenu(e)s et des intervenants, afin d’élaborer des activités qui ne nous soient pas imposées par l’administration pénitentiaire(AP) ou le service socioculturel.

Parloirs: Nous exigeons, comme le prévoit la loi européenne, que la mise à nu des détenu(e)s lors des fouilles des parloirs soit retirée. Le système de contrôle à l’entrée des parloirs est largement suffisant pour garantir votre sécurité. Par conséquent, cette fouille ne sert qu’à nous humilier et maintenir une pression psychologique et physique sur nous! Les rondes au parloir sont aussi vécues comme une humiliation par nos familles, et nous réclamons l’arrêt des rondes. En cas de problème, nous avons un interphone. Ce moyen de contrôle est abusif et conduit à une humiliation de plus!

Nous exigeons enfin les accès libres au parloir pour nos familles sans demande de permis de visite, et qu’en cas de retard, des familles qui ont souvent fait des centaines de kilomètres soient acceptées à l’entrée des parloirs et que la durée ne soit pas réduite.

Bâtiment: Nous exigeons que cessent immédiatement les mesures de quartier semi-ouvert et fermé. Tous les étages doivent être ouverts, matin et après-midi. Que l’on puisse circuler d’étage en étage, et de bâtiment en bâtiment en journée, pendant les temps d’ouverture des cellules. Les sèche-linge et machines à laver ne doivent pas être enlevés plus d’une semaine en cas de problème. Nous vous rappelons que tous n’ont pas la possibilité de sortir leur linge: pas de famille, pas de parloir, pas d’argent, etc. Nous exigeons la fermeture immédiate des quartiers d’isolement et disciplinaire, et autres mesures spéciales, la fermeture du prétoire1, qui crée plus de conflits qu’il n’en règle.

Cantines 2 : Nous exigeons que la société Eurest soit remplacée par une société qui proposerait des tarifs plus bas et pas deux à trois fois le prix extérieur. Qu’il ne nous soit pas imposé un surplus de 30% sur les cantines exceptionnelles, que nous ayons les prix extérieurs. Et que les télévisions ne dépassent pas le prix de 8 euros. Nous exigeons aussi des frigos plus grands ou que le prix soit revu à la baisse.

Vie en détention: Abolition des travaux dégradants, des métiers non qualifiants et disparus à l’extérieur, ainsi que des rémunérations assimilées aux travaux forcés,

droit aux arrêts maladie et droit aux congés payés,

droit de grève,

d roit à la retraite dans les mêmes conditions qu’à l’extérieur,

obligation pour l’AP d’assurer lors d’un transfert un emploi équivalent dans les mêmes conditions,

dédommagement par l’état (frais d’hébergement ainsi que des journées non travaillées) pour les familles qui se rendent au parloir à plus de 100 km de leur domicile,

plus de formations qualifiantes,

téléphone gratuit pour les indigents, l’appel aux employeurs et autres services administratifs.

Remises de peine: Nous exigeons que tous les détenu(e)s n’ayant aucun rapport et remplissant les conditions de suivi sociojudiciaire bénéficient de la totalité de leurs remises de peine et remises de peine supplémentaires, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Nous exigeons que les expertises psychiatriques soient abolies.

Nous, détenus de Roanne, exigeons d’être entendus et que nos droits soient respectés et ce dès aujourd’hui.

1. Prétoire: sorte de tribunal (expéditif) interne à la prison,mobilisé en cas d’incident, qui condamne les détenus à des sanctions disciplinaires, comme le placement au quartier disciplinaire («mitard»).

2. Cantine: système par lequel les prisonnières et les prisonniers achètent des produits (nourriture,produits d’hygiène,de loisirs…).Ils n’ontpas le choix et doivent acheter («cantiner») auprès de sociétés dont lesprix sont exorbitants.

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