Solidaires de notre amie Kaoutar, une combattante dont l’AP se venge

Kaoutar Chtourou, une combattante dont l’AP se venge au quotidien

Ceux et celles qui lisent le journal connaissent Kaoutar Chtourou depuis des années maintenant. Depuis son incarcération en 2008 elle n’a cessé d’écrire pour témoigner de son quotidien, de celui des autres prisonnières, pour dénoncer l’administration pénitentiaire et raconter les combats qu’elle a menés avec d’autres. On se souvient notamment de sa dénonciation du système moyenâgeux de pouvoir parallèle que le directeur de la Maison d’arrêt des femmes de Versailles avait mis en place. Le sieur Goncalves avait, après intervention du contrôleur des lieux de privation de liberté, été remplacé et gentillement mis au placard (pas plus faut pas exagérer toute de même!).

Aujourd’hui encore Kaoutar continue à payer cher  son défi à l’AP. On se souvient de l’épisode tragique de l’hiver 2012 : mise en liberté conditionnelle, elle avait à peine eu le temps de rejoindre sa famille, que, deux jours plus tard les gendarmes venaient taper à la porte pour la réincarcérer. Motif : une simple erreur administrative, un papier qui n’avait pas été visé… résultat : retour à la case prison après avoir cru, quelques 48 heures durant, à la liberté et au fait de retrouver les siens. Evidemment,  Kaoutar comme nous, avions du mal à voir derrière la dite bourde de l’AP autre chose qu’une vengeance mesquine. De celles que seuls les bureaucrates savent imaginer.

Ces dernières semaines encore Kaoutar a fait les frais de la toute puissance de l’administration sur sa vie. Un exemple de plus de la mécanique de déshumanisation et de torture qui fait le coeur de la machine pénale, cette fois dans la toute nouvelle prison Bouygues de Réau :

Acte 1 :  paralysie du médical

Kaoutar souffre d’une paralysie faciale depuis l’été. Sa famille et ses proches s’inquiètent. On ne sait pas si elle n’a pas fait un petit AVC dans son sommeil ou si la paralysie est un simple « effet secondaire » -comme le dit si bien la notice- des anxiolitiques qu’on lui prescrit depuis des mois déjà. Comme si son visage se figeait car une fois de plus l’AP a trouvé les moyens de la garder entre ses murs froids… paralysants. Evidemment aucun médecin de la prison n’est disponible ou compétent pour diagnostiquer précisément. Idem à l’hôpital dont dépend la prison. La famille prend donc rendez-vous avec un spécialiste tandis que Kaoutar fait une demande de permission médicale de 12 heures. La juge d’application des peines est en vacances, c’est donc la conseillère d’insertion et de probation qui doit se charger de la paperasse. Un ami doit venir chercher Kaoutar à Réau, l’emmener à l’hosto et la ramener à la prison pour le soir… mais la veille la conseillère d’insertion téléphone pour lui dire que la JAP refuse la permission : en fait elle est rentrée de vacances (on est ravi pour elle), elle n’a pas eu le temps d’étudier la convocation médicale car…c’est la conseillère qui l’avait et ne lui pas transmis… pas grave, elle dormira la nuit.

La conseillère, elle, bafouille des contraintes de sécurité… blablibla… mais jamais ne pourra reconnaître qu’elle n’est pas pour rien dans cette situation merdique. Encore une fois, elle prétexte la sécurité de la prison contre celle de ses prisonniers et prisonnières. Rappelons à toutes fins utiles qu’en juillet dernier Kaoutar avait obtenu une permission de 8 jours et qu’elle était rentré, le coeur en miette certes, mais elle était rentrée au terme de ce » cadeau »…

Acte deux : la liberté s’éloigne un peu plus et la punition devient expérimentale

Fin septembre, Kaoutar attend l’examen d’une « permission employeur ». C’est à dire qu’elle a rendez vous dehors avec un éventuel employeur qui pourrait la prendre à sa sortie prévue dans quelques mois. Les jours passent, elle attend la réponse de l’AP avec impatience. Un jour alors qu’elle est en promenade, une prisonnière fonce sur elle et l’insulte en la traitant d’assassin. Kaoutar ne répond pas une fois, deux fois. La pression monte, l’autre continue ; Kaoutar finit par répondre. Les deux prisonnières en viennent aux mains… et magie, les surveillantes déboulent de nulle part à cet instant précis. Commission de discipline ; l’autre prisonnière enfonce Kaoutar, joue le rôle de la victime que la commission voulait entendre. Résultat : 20 jours de mitard pour Kaoutar. 20 jours c’est ce que l’on se prend quand on bouscule un maton…

Cette condamnation a deux effets directs : sa permission employeur n’aura pas lieu et surtout, le dépôt de demande de conditionnelle de Kaoutar est lui aussi reporté d’un mois… la liberté s’éloigne un peu plus.

Le psychiatre rend un avis défavorable pour le placement de Kaoutar au mitard ; dans son état elle ne tiendrait pas 20 jours à l’isolement…

Qu’à cela ne tienne la direction sait se rendre inventive, pour ne pas dire humaine, dans l’administration de la punition : pour que Kaoutar n’échappe pas à la peine d’isolement prononcée par le tribunal interne de la prison, elle passera 2 jours au mitard puis trois jours en cellule, 2 jours au mitard puis trois jours en cellule…et ainsi de suite pendant deux mois jusqu’à ce que le compte y soit…

Après son premier séjour de deux jours au mitard Kaoutar a découvert sa cellule sans dessus dessous après une fouille totale et brutale comme il se doit. Elle a eu trois jours pour ranger et réparer avant de repartir au mitard…

Nous vous invitons à faire parvenir le plus vite possible les remarques, réflexions, sentiment de rage et de révolte, traits d’humour noir, que pourront vous inspirer les faits brièvement racontés au dessus, aux individus et services directement responsables de cette torture à visage humain :

Centre pénitentiaire du sud francilien,

Le Plessis Picard, Réau,

77558 Moissy-Cramayel Cedex.

A l’attention de Nadine Picquet, directrice du CP.

et/ou à l’attention de la conseillère d’insertion dont le travail consiste, on le rappelle, à « aider le prisonnier à maintenir un lien social », notamment en « facilitant l’accès au soins « et « en réinsérant le condamné à sa sortie » ; tout cela en comprenant « l’environnement social et la situation pyschologique des personnes »….

Vous pouvez aussi téléphoner et demander des nouvelles de Kaoutar Chtourou, elles se feront une joie de ne pas vous répondre : composez le  01.72.62.60.00, puis tapez 2 pour joindre l’administration, puis tapez 1 pour le service de probation ou 4 pour la direction…

N’hésitez pas non plus à témoigner votre soutien à Kaoutar en lui écrivant directement :

Kaoutar Chtourou,

Centre pénitentiaire du sud francilien,

Centre de détention des femmes,

Le Plessis Picard, Réau,

77558 Moissy-Cramayel Cedex.

 

 

Vous pourrez lire à la suite les dernières lettres publiées de Kaoutar. Elle date de mars dernier mais nous les avions sorties dans le numéro d’été du journal (N°36) qui est toujours disponible sur demande (par mail : contact@lenvolee.net / nous pouvons aussi vous envoyer les précédents numéros dans lesquels vous pourrez lire les lettres de Kaoutar). Dans ces lettres Kaoutar faisait déjà  un mauvais rapport pour cette nouvelle prison. C’est un prototype de centre pénitentiaire (CP) mêlant régimes de détention différenciés, sécurité et technologie. Seule la froideur en fait la nouveauté ; les prisonniers et prisonnières en décrivent l’arbitraire et les mesquineries quotidiennes. Mais c’est avec plaisir qu’on se laisse aussi raconter une tentative d’évasion vue depuis la cellule de Kaoutar. Dimanche 10 mars 2013, deux prisonniers ont tenté sans succès de faire sauter une porte du quartier de haute sécurité du CP de Réau. Une occasion pour journalistes et matons d’en remettre une couche sur la sécurité, dénonçant la « convivialité inquiétante qui règne dans le CP ». Dans la seconde lettre Kaoutar revient sur quelques étapes de son parcours carcéral, notamment que l’AP lui fait payer ses prises de parole et ses combats.

Ce que continue de subir aujourd’hui Kaoutar redonne à ces lettres de mars dernier un échos actuel et malheureux. Ne la laissons pas seul dans son combat.

Mitard du quartier de détention de Réau, 11 mars 2013, 11 heures

Je vous écris cette lettre du mitard de Réau. […] J’ai posé une demande de conditionnelle depuis le 27 novembre 2012, et la SPIP (service pénitentiaire d’insertion et de probation) me sort quoi la semaine dernière ? Que la juge d’application des peines veut réfléchir à un éventuel passage au centre national d’évaluation(CNE). Pourquoi elle a attendu trois mois pour me pondre ça ? Pourquoi elle a attendu tout ce temps? Je partirai six semaines à Fresnes pour me soumettre à leurs expertises de merde, pour savoir si je suis dangereuse ou pas. Àce jour, je ne ferais pas de mal à une mouche. J’ai la rage de tout ce système pénitentiaire. Je ne supporte plus la taule, heureusement j’ai deux copines sur qui je peux compter, Djamila et Sissi. Les autres, moins je les vois, mieux je me porte.[…] Sinon, vous avez dû entendre parler de ce qui s’est passé au quartier maison centrale(QMC) de Réau chez les hommes1. J’étais en train de finir de manger, il était à peu près 19heures, et j’ai entendu une grosse détonation, je n’en croyais pas mes yeux. Juste devant les fenêtres du quartier détention(QD) se trouve une porte qui donne sur notre cour, séparée par des grilles. Un homme, ou deux, je ne sais pas trop, a fait sauter la porte. Malheureusement il n’a pas réussi, mais la porte est toute déglinguée. J’ai vu du feu après être sortie du bâtiment. Le mirador a allumé la lumière pour voir ce qui se passait. Après, ils ont dû le maîtriser. Des membres du GIGN sont venus vers 21heures voir les dégâts et remettre en état la porte, tout ça devant mes yeux. C’était hallucinant. Je n’y croyais pas. […] Tout ce que je sais, c’est que le GIGN s’est fait insulter comme de la merde quand ils sont venus: j’entendais des «liberta!», «en…!», «fils de p…!». Les Basques s’en donnent à cœur joie, et moi j’étais dans ma petite cellule de merde. Le cachot. Je suis fatiguée physiquement et psychologiquement. J’ai l’impression qu’ils ne me lâcheront jamais. Pourquoi moi? Ma fin de peine est dans un an et demi, et on me parle de CNE. Autant aller en fin de peine, en ce cas, je ne vois pas l’intérêt. Je comprends les personnes qui ne demandent rien et qui font leur peine jusqu’au bout pour ne rien leur devoir et être libres.

 

[…] Heureusement, je ne suis pas toute seule au mitard, il y a une fille qui a pris vingt-cinq jours pour avoir bousculé la directrice et craché sur l’officier, et pourquoi? Parce qu’on a transféré son copain à Rouen. Il était au QMC et ils avaient des UVF(unités de vie familiale), mais pour X raisons on l’a transféré. Voilà les news.

 

Force, courage, détermination et patience…

KAOUTAR

Quartier de détention de Réau, 20 mars 2013

Salut à toute l’équipe,

C’est Kaoutar qui vous écrit à cette heure matinale, je suis réveillée depuis 3h20 du matin, réveillée par les coups de pied sur une porte de nos chères «amies» surveillantes. Une voisine âgée de 21 ans, Loulette, fait des crises d’épilepsie. Les coups dans la porte, les pas dans le couloir des pompiers qui débarquent, les cris m’ont fait sursauter. C’est mort, je n’arriverai plus à dormir, alors je me lève, je bois un café, je fume. […] Je profite du silence dès que toute la smala est partie. Je regarde par la fenêtre, j’ouvre pour prendre une bonne bouffée d’air. Je me sens oppressée, si seule à regarder et imaginer le sommeil des autres. «Cynisme a envahi la terre». J’ai passé une journée intéressante aujourd’hui. Les flics sont venus m’auditionner pour la plainte contre le directeur de Versailles. Je ne lâcherai pas l’affaire, tout ce qu’il m’a fait subir est toujours enfoui en moi. C’est lui qui m’a fait haïr l’uniforme, lui et son abus de pouvoir. Je n’oublierai jamais le guet-apens, les coups, les menaces, c’était violent quand même. […] J’ai décidé de le faire dedans car j’ai encore la rage. Tout ça me dégoûte et j’ai envie qu’il paye, pas seulement pour le recel mais aussi pour les violences physiques et psychologiques qu’il m’a fait subir avec ses menaces à la con. J’ai décidé ça pour marquer le coup et éviter que d’autres subissent aussi cette injus- tice. Ce n’est pas pour rien que j’y pense tout le temps. Je me rappelle de l’époque de Fresnes et de l’hôpital psychiatrique, et j’ai mal au cœur, envie de vomir. Bref, ce n’est pas terminé et je compte continuer le combat dans ces murs de merde contre cet homme qui se croyait si puissant –rien à foutre des sentiments. Pas de pitié, et je compte sur le tribunal administratif pour l’exploitation du travail que j’ai effectué dans cette maison d’arrêt. Complètement illégal. Je saisirai les prud’hommes s’il le faut. Cela me rebooste de me battre, me permet d’oublier ce quotidien si morose. J’ose défier l’administration et j’y crois. Je crois en mes rêves et j’aspire toujours à un avenir meilleur. Je pense à tous les braves enfermés dans le même cas que moi et cela me fout la rage. Je ne rentre pas dans leur jeu: si j’avais écouté, je serais peut-être dehors, mais je suis fière d’avoir osé dire haut et fort ce que tout le monde pensait tout bas. Chacun sa route et sa mission. Ma route a été déviée par cette libération vite désenchantée par une réincarcération immédiate. Ça m’a foutu deux claques dans la gueule, mais en même temps ça me motive à aller plus loin pour moi, ma famille et mes amis. Faire savoir jusqu’où peut aller un petit maton ou un directeur pour arriver à ses fins. Je sais qu’après cet orage viendra le beau temps, inch’Allah: après la pluie le beau temps. Pour le moment c’est carpe diem, je vis au jour le jour et vis à fond le jour présent sans savoir ce qui arrivera demain, car je n’ai pas le choix. En tout cas, ici à Réau, c’est spécial, on ne peut plus sécuritaire. Depuis la tentative d’évasion des deux hommes, il y a eu des fouilles ministérielles le mercredi qui a suivi au parloir. Un homme s’est même fait retirer son permis de visite car il avait oublié un billet de 5euros dans les poches. Alors attention aux portables et au cannabis, les portiques sont hyper fliqués. Sinon, moi, j’ai pris du recul par rapport aux filles pour réfléchir dans mon coin et j’ai décidé de me calmer, de rentrer dans le moule, je suis au bout du rouleau, et là je réalise que crier ne sert à rien. Mieux vaut ignorer les gens qui n’en valent pas la peine, pareil pour les matonnes. Car y en a, c’est des têtes à claques. Celui ou celle qui ne m’aime pas, qui ne me calcule pas, tant mieux. On ne peut pas plaire à tout le monde. Hier, j’ai eu affaire à une mesquinerie d’une matonne. Je vous explique vite fait, histoire de comprendre la bêtise. J’étais sortie à 14h15 en promenade. Pendant celle-ci, j’ai été appelée par le dermatologue. J’avais hyper soif, et gentiment, je demande d’aller vite fait dans ma cellule pour récupérer une bouteille d’eau. La surveillante me sort un «non»fièrement en rajoutant: «Vous n’allez pas mourir de soif, Madame.» Je l’ai regardée en lui soulignant et lui faisant comprendre que c’était de la pure méchanceté. Je rentre de promenade. Y avait des pompiers, toujours pour les crises d’épilepsie de la petite, dans le couloir. J’avais mis le drapeau pour demander de faire passer du pain d’épices et des timbres à une pote, ma voisine. Je n’ai jamais vu la tête de la matonne, et je l’entendais faire la belle avec les pompiers. Au repas, je lui demande du rab, car j’avais simplement faim, pour une fois. Àla fin de la journée, directement, elle ferme les verrous, genre: «demande toujours, tu m’intéresses». Rien du tout. Au retour de Djamila, ma voisine qui est auxi et qui a servi l’étage du haut, je lui demande s’il y avait du rab: elle me dit que trop, y avait, et qu’elle a tout jeté. Résultat, la surveillante a eu la flemme et la fainéantise de réserver le rab pour celles qui ont faim, préférant le jeter à la poubelle. Honteux! Mais plus rien ne m’étonne. Quand Djamila a demandé pour le pain d’épice et les timbres, elle a osé lui répondre que je n’avais rien proposé de faire passer. En plus, elle veut foutre l’embrouille entre nous; heureusement qu’avec Djamila la confiance règne. Alors pourquoi tout ça? Je me le demande. Cette surveillante sourit rarement, elle fait partie des seules qui jettent ton courrier par terre alors qu’on a un bureau pour poser la lettre. Elle a déjà ouvert la porte alors que j’étais prosternée dans ma prière. Alors je ne me fais pas de films, et je me dis que peut-être elle a un problème avec ça: un récent sondage disait que 78% des gens ont de plus en plus peur des musulmans. Bref, on est enfermé, alors toute analyse est fragile. Ces petites mesquineries me saoûlent, alors je dis plus rien, je me tais car je veux sortir d’ici, et malheureusement y a un moment où faut faire le mouton, car j’en ai marre. Je ne supporte plus tous ces… «bip»,même si moi je suis restée la même. Je n’ai pas changé, je connais mes qualités et mes défauts que j’essaie de corriger de jour en jour. Faut briser les chaînes, soyons libres, j’ai envie d’un retour à une vie normale sans grisaille autour de moi, je rêve de nager à la belle étoile dans une mer chaude et salée. Je m’ennuie et l’ennui me tue. J’en ai marre d’être épiée 24h/ 24, j’ai envie d’un nouvel horizon plus chaud, plus doux, plus beau. Je vais le faire, leur putain de CNE, ils verront comme ça que je ne suis pas dangereuse pour cette société si malsaine. Je ne pourrais même pas faire de mal à une mouche, à une araignée qui traînerait dans ma cellule, au contraire, mais c’est le collège d’experts qui déposera son rapport, et tout sera fixé. J’ai la chance que des amis m’aient trouvé un boulot, un CDI en plus, alors que dehors y a des gens qui galèrent, tellement le CDI est précieux, alors quoi?

 

Bref, je suis au bout du rouleau.

Salut fraternel à tous les prisonniers-ères de toutes ces maudites prisons.

 

Force, courage, détermination et patience (c’est une vertu).

 KAOUTAR

 

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