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Lourdes peines et répression des soutiens au procès de la deuxième mutinerie au QMC de Valence

Vendredi 10 mars 2017 se tenait le procès de deux prisonniers, Romain Leroy et José Torres, accusés d’être les auteurs de la mutinerie du 27 novembre 2016, au sein du Quartier Maison Centrale du nouveau centre pénitencier de Valence. En l’espace de deux mois, fin 2016,  deux mutineries éclataient et révélaient les conditions de détention drastiques et inacceptables, que subissent les prisonniers longues peines stockés par l’AP dans ces nouveaux QMC. Comme au premier procès, le tribunal est bouclé et les soutiens empêchés de rentrer. Pire qu’au premier procès, les deux accusés mangent de lourdes peines. Eléments de non compte-rendu… encore un.

Appel à solidarité avec les mutins et rendez-vous devant le tribunal

Adeline, la compagne de R. Leroy avait appelé à un large soutien notamment lors d’entretiens téléphoniques avec les radios de l’Envolée et Papillon (vous pouvez écouter l’émission de l’Envolée du 20 janvier et celle de Papillon du 2 février ). On y entendait sa détermination, son envie de lutter  : elle refusait que son compagnon et son co-accusé ne se fassent massacrer. Le jour du procès, elle a les yeux qui brillent, elle a même la pêche car c’est « son jour à elle aussi », son jour de lutte partagée contre la pénitentiaire. Elle s’est bougée pour réunir ce monde en soutien. Devant le tribunal, nous rencontrons la famille de José . Dès l’arrivée du fourgon où se trouvent les prisonniers, toute une équipe de cousins, sœur, père montent au portail qui sépare la rue de la cour du tribunal pour se faire entendre de José. Ils arrivent même a prendre une photo.

Un procès public transformé officieusement en huis-clos

Comme au procès de la première mutinerie, c’est une armada de flics sur-armés qui bloquent l’entrée du tribunal. Il nous est impossible de passer la porte, encore moins d’accéder à la salle d’audience.  A moins d’avoir la carte de presse des médias à la botte de l’Etat, un écusson de l’administration pénitentiaire, ou un bête uniforme bleu. Seuls quelques proches des prisonniers pourront rentrer en prouvant leur lien familial avec une carte d’identité. Les flics laissent planer le doute sur le fait de laisser entrer à l’audience Adeline, la compagne de Romain Leroy pour affirmer leur autorité et faire monter la pression sur elle, sur lui et enfin sur nous … Le procès commence, elle ne peut toujours pas entrer dans la salle d’audience. Les flics ont bien vu qu’elle était accompagnée d’un soutien anticarcéral ! On imagine très bien Romain Leroy cherchant inquiet, stressé, énervé de ne pas trouver sa femme à l’audience. Pour J.Torrés, les flics de l’escorte appliquent un autre stratagème pour le faire monter en pression. Ils prétextent que la sœur filme le procès avec son téléphone et vont le rapporter au juge, qui la fait sortir définitivement de la salle. Une manière bien sale de punir les mots de soutien clamés par la famille lors de l’arrivée au tribunal des deux inculpés .

Les autres personnes qui sont là pour apporter leur soutien, entendre et relayer la parole des prisonniers, ne peuvent pas rentrer. Sans explication, ou plutôt avec des prétextes différents : un coup le tribunal est plein, un autre coup c’est un simple « non, vous vous ne rentrerez pas », une autre fois c’est ordre du procureur général… bref l’accès au tribunal est interdit. Ce procès comme le précédent est censé être public, mais une fois de plus, la justice fait ce qu’elle veut, la police travaille pour elle et pour que la parole des prisonniers en lutte ne sorte pas…

Mise en scène caricaturale de la « dangerosité » des prisonniers et du soutien extérieur.

Contrairement au procès de la première mutinerie, ni R. Leroy, ni J. Torres ne sont considérés comme des prisonniers particulièrement dangereux pourtant le dispositif de sécurité est une nouvelle fois impressionnant et démesuré. Il manque juste les tireurs d’élite ! L’accès au tribunal est sous surveillance. D’ailleurs deux caméras globes filment la place en continu… A l’entrée, les flics caparaçonnés sont armés de tasers, de gazeuses, de matraques télescopiques. Ce serait risible s’ils ne s’en étaient pas servis. Une fois la compagne de R. Leroy entrée, les personnes interdites d’accès à l’audience se rassemblent devant l’entrée du tribunal pour montrer leur mécontentement. Une personne se met à chanter une chanson anti-flic dans une autre langue. Et puis, un dialogue s’installe entre le chanteur et une personne passante bien énervée de pas arriver à déposer plainte contre les flics. C’est ça qui les décide à une violente attaque à coups de matraques, de gazeuses, d’étranglements. Ils embarquent deux personnes au comissariat pour une garde à vue d’environ 24 heures. On pouvait lire dans le torchon local (le dauphiné libéré), que suite à une manifestation anticarcérale et des contrôles d’identités se passant mal, les flics ont arrêté deux personnes. Elles sont accusées, comme toujours dans ces cas là, de violences et outrages sur personnes dépositaires de l’ordre public. L’attaque des flics à coups de matraques et gaz au poivre était donc un simple contrôle d’identité ! C’est vrai que par les temps qui courent, les gens devraient savoir que ce sont les pratiques courantes de la police.

 Une mutinerie, le seul moyen de se faire entendre pour dénoncer les conditions impossibles de détention dans ce QMC

Les prisonniers protestaient contre le régime de détention trop strict de la nouvelle prison de Valence.

« Ça fait 10 ans que je suis en prison, et je n’ai jamais vu ça » raconte Romain.

Il parle d’un régime carcéral trop strict, inadapté aux détenus lourdement condamnés, et d’une administration sourde à toute revendication. 

« On demandait simplement à ce que ça fonctionne comme une vraie maison centrale » enchaîne José, l’autre « meneur » de la mutinerie.

Les prisonniers avaient fait part de leurs revendications de manière pacifique à plusieurs reprises auprès de la direction de l’établissement (courriers, refus de réintégration des cellules ou blocages de cour de promenade). Ils avaient alerté l’OIP et le Contrôleur général des lieux de privation de liberté :

« Y a un peu tout qui ne va pas dans cette prison. Le problème est le mauvais fonctionnement de cette maison centrale gérée comme une maison d’arrêt disciplinaire (un seul mouvement à la fois, pas de cuisine), les parloirs se passent mal car ils (les surveillants, NDLR) sont tout le temps sur notre dos. Ils ne sont pas capables de livrer les cantines. On veut fonctionner comme une vraie centrale, avec d’avantage de liberté […] On vous parle de longues peines, de plus de convivialité, du mode de vie […] On a demandé à parler au directeur, on les a saoulés avec ça […] Des surveillants sont même venus nous dire de faire quelque chose », a déclaré José Torres. Et Romain Leroy d’ajouter : « Voilà dix ans que je suis incarcéré. Le système pénitentiaire français se préoccupe plus de la modernité des nouvelles prisons que de la vie à l’intérieur. Je n’ai pas fait cette mutinerie que pour parler de Valence. Ce n’est pas la seule prison de niveau 4 en France. Il y a un gros problème de communication dans ces prisons ».

Quand des prisonniers se révoltent et se mutinent … ils prennent des risques énormes. L’un des inculpés, José Torres terminait sa peine de 7 ans et demi de prison ( + 18 mois pris à l’intérieur pour un chargeur de téléphone rentré illégalement, ça fait cher payé le chargeur !). Il devait bénéficier d’un aménagement de peine courant 2017. Romain Leroy remarque :

« Si je casse juste une caméra dans le couloir, on m’enferme au mitard et personne dehors ne saura ce qui se passe ici, alors j’ai tout cassé et voilà, il y a des gens devant le tribunal, voilà la presse qui est venue au procès…» et il conclut que « quand les écrits ne font rien que reste-il à part les actes ? »

Lui, a été transféré à Moulins.

Une proche dira, hors de l’audience :

« c’est pas vrai que les QHS sont fermés depuis les années 80, ou alors ils ont juste changé de nom et s’appelle maintenant les QMC. »

 Un verdict sévère et des magistrats obnubilés par les dégâts

Le tribunal n’entend que l’avocat du centre pénitentiaire qui chiffre les dégâts à 1 696 000 euros. Une somme pareille pour 4 cellules cramées ! Une des proches ajoutera :

«  Vous vous rendez compte a ce prix là, tout ce qu’on pourrait construire ! »

Les dégâts proviennent très majoritairement de l’intervention des pompiers, alors ça aurait été moins coûteux de tout laisser disparaître ! Le procureur N. Julia, après avoir rappeler que les prisonniers encourent une peine de 20 ans, réclame  8 ans de prison ferme… A l’audience, les deux prisonniers ont reconnu s’être emparés des clefs du surveillant mais ont nié les violences. Ils ont reconnu avoir « cassé quelques caméras et ouvert les portes des cellules de 40 détenus », mais ils ont nié avoir incendié les quatre cellules et dégradé du matériel mobilier.

Néanmoins, après 6 heures d’audience, malgré une défense et des prisonniers relatant les conditions de détentions insupportables le verdict est salé : 5 ans de prison ferme pour les deux mutins. Immédiatement, R. Leroy et J. Torres ont fait appel de cette décision.

Le procureur est satisfait, lui qui voulait faire un exemple.

Suite à ce procès et cet appel que demandent les deux mutins, soyons au rendez-vous et restons en contact avec eux. Ne laissons pas l’administration pénitentiaire les isoler, les faire oublier ou tenter de les faire taire.

Solidarité avec les mutins de Valence et leurs proches !

Pour un compte rendu plus détaillé de ce qu’il s’est joué dans la salle, on peut écouter l’émission de l’Envolée du vendredi 17 mars avec Adeline et Michèle.

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Insupportables, le tribunal de Valence et le Quartier maison centrale de sa prison. Le 10 mars devant le TGI à Valence et le 11 devant Fleury-Mérogis, solidarité avec les prisonniers-inculpés!

Le 10 mars 2017, tous et toutes au TGI de Valence pour soutenir les prisonniers de la deuxième mutinerie du quartier maison centrale (QMC) de la prison de Valence.

Le 27 novembre 2016, des prisonniers longues peines se sont révoltés au QMC du centre pénitentiaire de Valence,  contre un enfermement toujours plus strict et sécuritaire. Le vendredi 10 mars 2017 à 14h, deux d’entre eux, accusés de dégradation et vol avec violence seront jugés par le tribunal de grande instance de Valence.

Le 6 janvier dernier, les magistrats de ce même tribunal ont déjà distribué un cumul de neuf années de prison supplémentaires à trois autres prisonniers -longues peines aussi- pour une première mutinerie qui avait eu lieu en septembre dans ce même QMC. déjà des prisonniers avaient dérobé les clefs de matons, ouvert les cellules du QMC, détruit des caméras de vidéosurveillance et mis le feu à des matelas.

Ces peines sont supérieures aux peines que les mutins de Châteaudun se sont pris dans la bouche en 2013 (elles n’excédaient alors pas 18 mois pour ceux qui avaient été désignés comme meneurs). Bien supérieures encore aux peines de huit mois qui avaient été distribuées pour la destruction totale de la prison de Nancy en 1972, peines que les mutins d’alors qualifiaient déjà « d’insupportables ». En quarante cinq ans, la pénalisation des révoltes sociales de prisonniers s’est considérablement accentuée et le TGI de Valence en donne une illustration de plus.

Insupportables, les magistrats de ce tribunal, qui pour mieux tirer à peines réelles, interdisent l’accès à une audience civile -donc publique-, aux personnes contrôlées, puis identifiées comme soutien potentiel aux prisonniers-inculpés. Le 6 janvier deux personnes avaient en effet été « retenues » à l’unité de garde à vue du commissariat de la Comédie pendant la durée du procès.

Insupportable, que les prisonniers soient jugés dans une salle toute entière acquise au point de vue des matons. L’AP avait, lors de cette audience de janvier, dépêché rien moins que son directeur régional.

Insupportables, ces avocats du barreau de Valence qui dans cette petite ville où tout le monde se connaît s’accommodent fort bien des pratiques d’intimidation des magistrats et vivent de défenses couchées qu’ils facturent aux prisonniers, transformés en « clients ».

Insupportable, le TGI de Valence.

Insupportable, le QMC de Valence.

Face à la justice, face aux syndicats de la pénitentiaire, l’Envolée appelle à soutenir publiquement les deux prisonniers de la deuxième mutinerie. Rendez-vous le vendredi 10 mars à 13h30, place du tribunal de grande instance de Valence pour témoigner de notre solidarité et ne pas laisser la justice poursuivre son méticuleux travail d’élimination sociale.

L’Envolée

En attendant, vous pouvez écouter l’interview de l’épouse de l’un des deux inculpés. Elle permet de comprendre le sort qui est fait aux prisonniers longues peines dans les QMC et les causes de ces révoltes dans celui de Valence.

tagValence

Si vous êtes en région parisienne, rassemblement devant la maison d’arrêt pour hommes de Fleury-Mérogis, samedi 11 mars 2017 à 13h, en solidarité avec les prisonnier-e-s :

« De nouveau apparaît la figure du casseur et de la racaille. Médias, police et Justice travaillent ensemble pour taire la révolte, pour séparer les bon.ne.s des méchant.e.s. La réponse est immédiate : des centaines d’arrestations et de nombreuses condamnations. (…) Quand éclate une révolte, l’Etat tente de nous diviser, et peut ensuite réprimer plus facilement dans l’isolement et l’indifférence. Que ce soit contre une nouvelle loi, contre nos conditions de vie de merde, contre des violences policières, ou contre la prison, on a raison de se révolter. Pour être plus fort.e.s, il nous faut rester solidaires, ne pas laisser nos compagnon.ne.s de lutte seul.e.s avec les juges et les matons. »

Extraits de l’appel paru sur Paris-luttes.info., Solidaires dans les luttes, solidaires face à la répression.

 

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« Tout ça commence à aller trop loin » Fabrice Boromée en grève de la faim au quartier d’isolement de Lannemezan

Solidarité avec Fabrice Boromée
Solidarité avec Fabrice Boromée

Comme plus de cinq cent prisonniers ultra-marins, Fabrice Boromée purge une peine en métropole, loin de ses proches. Depuis 2011, il réclame son transfert en Guadeloupe. L’administration pénitentiaire (AP) fait la sourde oreille et ne lui permet pas de se rendre à l’enterrement de son père en septembre 2012.

Il tente alors de se faire entendre d’une autre manière : avec Rachide Boubala -un co-prisonnier qui exige un rapprochement lui aussi- ils prennent en otage un maton de Condé-sur Sarthe. Il réitère cette tentative de prise de parole à la centrale de Arles en 2014 – qualifiée de nouveau en « agression » et «  tentative de prise d’otage ». Alors qu’il fait le tour des QI des prisons françaises depuis trois ans et demi, en septembre 2015 le directeur de Vendin-le-Vieil lui fait miroiter une sortie de l’isolement. En revenant de vacances, ce dernier change d‘avis et envoie un subalterne lui annoncer la nouvelle. Fabrice retient le sous directeur pendant deux heures. Nous avions alors publié une lettre de Fabrice qui expliquait son geste quelques jours avant son procès.

A ces tentatives pour se faire entendre, la justice réponds systématiquement par des peines supplémentaires. Entré en prison pour une peine de 8 ans, il a maintenant plus de 30 ans à faire. L’administration pénitentiaire lui fait payer sa détermination en refusant de lui faire rejoindre la détention dite normale. Maintenu à l’isolement, transféré sans cesse (Fleury-Merogis, Clairvaux, Lannemezan pour la seule année 2016) , entravé dans tous ces déplacements en prison (y compris lors de la distribution des repas), objet d’insultes racistes voire de passage à tabac de la part des matons, Fabrice Boromée et continue de réclamer son transfert en Guadeloupe. Comme il le faisait déjà il y a des années, en témoigne cette interview à France 1.

Le premier courrier que nous publions nous est parvenu il y a une semaine. Il annonce qu’il a entamé une grève de la faim au mitard de la centrale de Lannemezan où il est actuellement . Dans la seconde lettre -écrite au QI de Fleury Mérogis en mars 2016-, il revient sur «sa vie de taulard ».

Mitard de Lannemezan

Le 17 Janvier 2017

Là, je suis au cachot parce que j’ai agressé un surveillant. Je passe au prétoire mardi pour cela et je sais que je prendrai 30 jours de cachot. Tout ça parce que je demande le papier du ministère de la justice où est écrit que je suis transféré de Lannemezan à Paris pour être plus près d’un ami qui vient me voir au parloir. Il habite à Lille et Lannemezan est trop loin pour lui. Je vois que le ministère n’en a rien à foutre et tout ça m’a énervé.

Je fais la grève de la faim, je ne mange pas au cachot. J’en ai marre de tous ces injustices. Maintenant, on est en 2017. Et toujours avec les matons casqués et les menottes au cachot pour tous mes mouvements. Tout ça commence à aller trop loin, je me demande jusqu’à quand cette souffrance va continuer. (…)

J’espère que, un jour, je rentrerai chez moi en Guadeloupe et voir mes proches. J’attends toujours le jugement de la centrale de Arles, cela fait deux ans et un mois maintenant et je trouve ça long. Mais que veux tu, c’est la vie qui veut ça. Je ne baisse pas les bras et je fais face à tous ces humiliations loin de chez moi.

Christine est libre, ça me fait très plaisir pour elle après tant d’année d’humiliation et souffrance qu’elle a subie et là elle est bien et s’occupe de ses brebis.

971 Guadeloupe à vie 100%

L ‘ami Fabrice

Vous pouvez écrire ou téléphoner au centre pénitentiaire de Lannemezan, ainsi qu’à la direction de l’administration pénitentiaire pour demander que cesse l’acharnement sur Fabrice Boromée, et appuyer ses demandes :

Fin de l’isolement, retour en détention normale, transfert en région parisienne de manière à pouvoir être visité, en attendant un transfert en Guadeloupe pour être rapproché de sa famille.

Centre Pénitentiaire de Lannemezan, rue des Saligues, 65300 Lannemezan,  Standard : 05.62.50.13.20.

Direction de l’administration pénitentiaire, 13 place Vendôme 75042 Paris Cedex 01

 

Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis,

le 14 mars 2016

Ma vie de taulard

J’avais 16 ans la première fois que je suis tombé pour violence avec arme et vol à main armée, et vu que j’étais mineur j’ai pris huit mois de prison. En prison, j’ai été obligé de me battre pour ne pas me laisser marcher dessus et me faire racketter. Quand je suis sorti, je suis resté quatre mois dehors et j’ai repris trois ans pour vol à main armée et violence. J’en ai fait cinq parce que j’ai pris des peines intérieures pour des bagarres : ils m’ont envoyé avec les majeurs, et là c’était la jungle, la violence a été de plus en plus forte, et je me suis retrouvé au quartier d’isolement (QI).

Quand j’ai été libéré, au bout de deux mois dehors, mon frère Eddy a eu un problème avec un gars et la police l’a arrêté. Ils ont commencé à le frapper à coups de pied alors qu’il était à terre avec les menottes, et ça je ne l’ai pas accepté. J’avais un couteau, j’ai foncé sur la police, dans le fourgon, et j’ai blessé un policier. Là, j’ai pris une balle à l’épaule gauche et ils nous ont mis en prison pour tentative de meurtre sur la police et violence en réunion. Moi, ils m’ont mis en isolement direct, alors que j’étais blessé par balle, et ils ont mis mon frère au quartier normal. Pour cela, au total, j’ai pris onze ans et mon frère a fait six mois tout seul. Je suis sorti en 2010 et j’ai fait dix jours dehors avant de tomber pour vol à main armée et violence avec arme parce que j’ai tiré sur un docteur psychiatre du CHU de Pointe-à-Pitre. J’ai pris huit ans pour cela, et après un mois, suite à une bagarre avec un détenu, le directeur m’a placé à l’isolement.

En 2011, le 8 août, ils m’ont transféré de force en France, à Fresnes, loin de ma famille, et par la suite à la centrale de Saint-Maur. Là, mon calvaire a commencé, avec le racisme… Alors que j’étais aux arrivants, j’ai demandé à un surveillant de regarder sur l’ordinateur si un mandat que mon père m’avait envoyé était arrivé. Ils m’ont envoyé balader en me disant qu’ils n’avaient pas le temps : c’est parti en bagarre, ils m’ont roué de coups de poing et de pied, puis jeté au mitard comme un chien en me traitant de sale nègre, de sale macaque, et en me disant qu’ils allaient me tuer. Pour cela, j’ai pris deux ans de prison, et j’ai été jeté au QI dans une cellule sans armoire et sans chaise. Dans la cellule, il y a une trappe par laquelle on me donnait à manger sur le sol comme à un chien, et pour tous mes déplacements, ils étaient casqués et avaient des boucliers.

J’ai commencé le tour des QI et j’ai atterri à la centrale de Clairvaux où le directeur m’a mis au QI et au mitard sans raison. Le 17 septembre 2012, alors que j’étais au mitard, ils sont venus me dire avec un grand sourire que mon père était mort. Je leur ai demandé si je pouvais aller à l’enterrement, et comme ils m’ont dit non, j’ai frappé avec une grande rage, et j’ai pris quinze mois. Et j’ai recommencé les tours de QI pour atterrir au QMC (quartier maison centrale) de Réau. Quand j’ai eu un contact avec une détenue, on a demandé un parloir interne que le directeur a refusé, alors qu’il l’avait accepté pour un autre détenu : j’ai pété les plombs sur un surveillant avec qui j’avais déjà eu un problème et j’ai pris un an de prison. Et j’ai recommencé les tours des QI…

J’ai atterri à Lannemezan : il y avait une trappe à la porte de ma cellule, les matons étaient casqués et avaient des boucliers, et pendant quatre mois, j’ai été menotté pendant tous mes déplacements et traité comme un chien. Après, ils m’ont transféré à Condé-sur-Sarthe dans un QHS (quartier haute sécurité) où j’ai rencontré Rachide Boubala. Nos conditions de détention ne nous plaisaient pas : pas d’activité, pas de travail, les matons qui parlaient mal aux détenus… On a donc décidé le 30 décembre 2013 de faire une prise d’otage dans la salle d’école qui se trouvait au socio. On a pris le surveillant en otage pendant près de cinq heures, et à 1h30 du matin, les cagoulés nous ont transférés, moi à Rennes et Rachide à Rouen, au QI.

Quand je suis arrivé, il n’y avait rien dans la cellule, pas de matelas, pas de produits d’hygiène, pas de télé; rien, quoi. A 8 heures du matin, les matons ouvrent la porte, je leur demande de quoi me brosser les dents, et ils me répondent : « Tu vas payer pour la prise d’otage du collègue à Condé » ; c’est parti en bagarre; ils m’ont roué de coups de poing et de pied, et, avec les casques et les boucliers ils m’ont jeté au mitard pendant trois mois, menotté. Je ne pouvais même pas aller au téléphone pour appeler mon frère en Guadeloupe, et j’étais traité comme un chien lors des repas qui étaient jetés à terre par la trappe. Par la suite, j’ai recommencé les tours des QI pour atterrir à la centrale d’Arles où j’ai encore subi le racisme, et où tout ce que je demandais était refusé par la directrice : le sport, les activités comme le cheval, le travail. J’avais un régime spécial pour mon repas: à chaque fois, il manquait ma barquette. Ca a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : le matin du 2 décembre 2014, j’ai tenté une prise d’otage…

J’attends mon procès pour tentative de prise d’otage et agression avec arme. Le tour des QI a recommencé, et j’ai atterri au QI de Vendin-le-Vieil. Au bout de quatre mois, le directeur me dit : « Comme vous êtes arrivé au mois de mars 2015, vous sortirez le 15 septembre 2015. » Le 8 septembre au soir, le sous-directeur me dit que je ne sors plus le 15 septembre mais le 15 novembre, vu ma dangerosité. Je n’ai pas dormi de la nuit et j’ai décidé que le 9 septembre au matin, je prendrais le directeur en otage pendant quatre heures dans la salle d’audience, parce ce qu’on m’a pris pour un con et un rigolo; j’ai donc pris six ans de prison.

Je ne crois plus à aucune parole d’aucun directeur de l’administration pénitentiaire.

Je suis rentré pour une peine de huit ans et je me retrouve à devoir faire trente-quatre ans de prison parce que je veux rentrer chez moi en Guadeloupe, voir ma famille et surtout mon frère Eddy, pour ne plus subir le racisme, la méchanceté et la persécution des matons… La preuve, c’est que cela fait cinq mois que je suis au QI de Fleury-Mérogis en MAH (maison d’arrêt des hommes), alors que j’ai une peine de centrale.

Je tiens à remercier l’Envolée pour le travail qu’ils font pour les détenus. Courage et force,

Boromée Fabrice

 

Solidarité

avec Fabrice Boromée

 

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octobre 1981, 2001, 2016 : de la peine de mort aux peines jusqu’à la mort

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Le texte qui suit est paru dans le numéro 2 du journal. C’était il y a quinze ans. En octobre 2001, à l’occasion de la célébration des vingts ans de la dite « abolition de la peine de mort », des prisonniers longues peines envoyaient des communiqués depuis le fin fond des maisons centrales. Ils voulaient secouer la société, dénoncer son hypocrisie, sortir de ses mouroirs. Nous tentions de  faire échos à leurs revendications. C’était il y a quinze ans. Rien n’a changé ? Si ! En ces matins bruns de campagne électorale l’on reparle de peine de mort pour les désignés terroristes et l’on promet 30 000 places de prison de plus. En attendant, les peines de 20 ans sont devenues des peines de 30 ans… et les prisonniers exécutent ces peines qui les exécutent.

Octobre 2001. La France, pays phare des valeurs démocratiques, commémore l’abolition de la peine de mort : la célébration ne sera pas un événement national comme la dernière Coupe du monde ; mais, dans un élan commun, nos dirigeants, nos sociologues, nos criminologues, nos philosophes, nos intellectuels, nos artistes vont célébrer le courage politique dont a fait preuve le premier gouvernement Mitterrand en décidant, contre l’opinion populaire, d’en finir avec les exécutions capitales. Comme si la Gôche cherchait encore à redorer une image qu’elle aime à se donner, celle du progrès social et humanitaire, alors qu’elle n’a jamais fait mieux, pour ne pas dire pire, que la droite dans tous ces domaines.
Joli tour de passe-passe !

On oublie tout simplement de dire que la France a été le dernier pays d’Europe occidentale à prendre cette décision (la peine de mort existe encore en Belgique, mais elle n’a jamais été appliquée) ; l’Espagne (1978) ou le Portugal (1975) en avaient déjà fini avec cette pratique barbare. La France était de toutes façons dans l’obligation de se conformer pour entrer dans l’espace judiciaire européen, faute de quoi elle serait apparue comme le vilain petit canard turc exclu de la communauté.

Quant au danger qu’une telle décision représentait pour le bon peuple, prétendument avide de sécurité, il était inexistant : le gouvernement Giscard à ses débuts avait préparé un projet d’une peine maximum de quinze ans, qui n’a pas vu le jour à cause de l’apparition massive du chômage (pour masquer ce problème, comme toujours on a parlé d’insécurité), d’où l’abandon pur et simple de l’idée. Au contraire, dès 1978 le gouvernement Giscard/Barre préparait un arsenal juridico-pénitentiaire capable de remplacer plus qu’efficacement la guillotine. De fait, en 1981 les socialistes n’ont pas aboli la peine de mort mais juste supprimé la guillotine, et ont remplacé la peine de mort par l’enfermement jusqu’à la mort, pour ne pas pas parler des exécutions sommaires dans les rues par les flics ou de la réinstauration de la torture dans les commissariats. Jamais les peines prononcées par les cours d’assises n’ont été aussi lourdes, jamais les aménagements de peines n’ont été aussi chiches pour ne pas dire inexistants, jamais on ne s’est autant suicidé en prison. Nouveaux temps, nouvelles techniques, plus propres, plus efficaces, sans effusion de sang mais tout aussi violentes et meurtrières. En 1789, l’Assemblée constituante considérait qu’une peine de plus de dix ans d’emprisonnement était un châtiment plus cruel que la mort. Désormais, on considère que tant que le corps ne subit aucune torture on peut infliger tous les sévices à l’esprit. Torture blanche, mort clinique, les bourreaux modernes se font fort d’obtenir la rémission complète des récalcitrants, avec ou sans leur consentement.

Le début des réformes contemporaines des systèmes judiciaire et carcéral date de plus de trente ans. Les années 70, préparant l’avènement de la social-démocratie en France comme dans le reste de l’Europe, auront été particulièrement riches en mouvements, révoltes, mutineries dans les prisons ; entre autres, les QHS ont été une cible privilégiée des prisonniers révoltés. Rappelons qu’en 1974 une bonne trentaine de taules ont été au moins partiellement détruites. Face à ce mouvement qui posait des questions de fond sur l’existence et les véritables causes de l’enfermement, l’Etat répondait en accordant quelques améliorations des conditions de détention. Dans le même temps, il affinait ses pratiques répressives pour éliminer les résistances potentielles à venir : juste après l’assassinat de Mesrine, il accouchait d’une serie de lois extrêmement dures pour casser les plus résistants.
Les années 70 ont aussi été l’aboutissement de bouleversements économiques et sociaux : à l’extérieur, la mainmise de la loi du marché dans tous les secteurs a redessiné les traits d’une nouvelle définition de l’exclusion. Précarisation, assistanat, éclatement des anciennes communautés ouvrières (mines, sidérurgie, automobiles…), traque aux travailleurs clandestins et aux sans-papiers dont on n’avait momentanément plus besoin : la nécessité pour le capital de se débarrasser de formes de production devenues obsolètes et peu rentables a modifié les rapports de classes au moins en apparence. Eclatement du secteur primaire, industrialisation et concentration du secteur secondaire, développement à outrance du tertiaire : au moins dans les pays occidentaux, le capital commençait à réaliser son vieux rêve, se passer de l’homme pour produire. Restait sur le carreau une masse de précaires et d’inoccupés qu’il s’agissait d’encadrer fermement, de dépossédés qu’il fallait contrôler afin de s’assurer qu’aucune résistance ne naisse de ce nouvel état de fait. La prison jouait là à plein son rôle déterminant : mettre de côté temporairement ceux qui n’étaient plus rentables, enfermer pour longtemps ceux qui d’une façon ou d’une autre refusaient de se soumettre, et faire peur à tous ceux qui auraient pu en rêver. Le fait que les peines de sûreté voient le jour à ce moment, avec l’assentiment de tous les partis politiques, n’est évidemment pas un hasard ni un phénomène étranger à l’évolution de cette société marchande.

Il devrait être impossible pour un cerveau sain d’imaginer qu’un être humain puisse en enfermer un autre. Alors, que dire de l’acceptation si répandue de voir des prisonniers emmurés à vie ou presque ? Ce délire de la longueur des peines a atteint son paroxysme. Vingt ans en moyenne  (trente aujourd’hui en 2016) : c’est devenu une mesure du temps, d’un temps économique, calculé, rentabilisé, c’est le temps d’un crédit immobilier, c’est le temps de l’« éducation » d’un enfant… Cette norme du temps, monotone, vide de toute réelle activité, exsangue de tout esprit d’aventure, peureuse du moindre bouleversement, n’a trouvé comme dernier ersatz de passion que l’autodéfense, la protection à outrance des maigres conforts qui ont été concédés au prix de la vie. On peut préférer son magnétoscope à la vie d’un homme, sans en rougir, ou se sentir physiquement violé après avoir été cambriolé et aller se consoler chez un psychiatre ! C’est dans ce climat de misère que l’opinion publique ne parvient même plus à concrétiser ce que peuvent représenter vingt ans d’enfermement : juste parce que l’être humain ne comprend plus vraiment l’idée d’activité, juste parce que l’ennui a gagné l’ensemble des vivants, juste parce que le temps passe sans que l’on en ait conscience.

L’idée de la vengeance sociale a quitté le terrain de la lutte des classes, de l’antagonisme entre les possédants et les dépossédés, puisque, dans les pays industrialisés, tout le monde a un petit quelque chose à défendre. Alors la colère contenue se déchaîne contre des cas individuels ; et, comme on applaudissait auparavant aux passages de charettes de condamnés, on s’émeut aujourd’hui à grands coups d’articles de presse sur la mort d’un noyé dans un club merde, ou sur une victime d’un tueur occasionnel qui pète les plombs. Là l’identification d’une forme de douleur toute particulière et personnelle, individuelle, bat son plein : faute de pouvoir dénoncer et empêcher les crimes collectifs, de combattre les causes d’une violence sociale parfaitement légale, on se venge sur des cas isolés offerts à la vindicte populaire. Sans rien vouloir justifier, on peut franchement s’inquiéter du fait qu’on se déchaîne contre un violeur d’enfant alors que l’on approuve un embargo économique en Irak, ou que l’on ne s’indigne pas ou peu devant des monopoles pharmaceutiques qui privent de médicaments un continent, tuant ainsi des millions d’individus, enfants y compris.

Pour ce qui est d’une véritable réflexion sur ce qu’ils appellent eux-mêmes le sens de la peine et le calcul des châtiments, qu’on ne s’y trompe pas, les récents débats parlementaires n’ont absolument rien de révolutionnaire en la matière : les députés du XIXe siècle était plus aventuriers dans l’ensemble de ces questions. Après la fermeture de Cayenne, l’exécution des peines ne dépassait en général pas quinze ans, y compris pour un condamné à perpétuité un condamné à mort gracié pouvait sortir au bout de vingt ans. C’était avant l’apparition des peines de sûreté qui portent le minimum de temps d’incarcération à dix-huit, vingt, vingt-deux voire trente ans. Un perpète, aujourd’hui, subit sa peine de sûreté et ensuite attend pendant plusieurs années une éventuelle conditionnelle il ne peut guère espérer sortir avant d’avoir fait au moins vingt-deux ans de placard.

Plus récemment, aux Etats-Unis comme en Europe, il était de bon ton pour toute une clique d’intellectuels et de politicards, portés par un mouvement de masse et appelés à devenir rapidement la caste des nouveaux dirigeants, d’imaginer une société avec moins de prison. Cela n’aura eu qu’un temps : aujourd’hui, les pays nordiques, qui étaient le modèle des « progrès » sociaux-démocrates, ont tendance à s’aligner sur une conception plus répressive de l’appareil judiciaire et optent finalement pour des peines plus longues.
Une poignée de criminologues avertis s’accordent pour déclarer dans leurs colloques qu’au-delà de quinze ans les peines ont un effet contraire aux efforts de réinsertion voulus et contenus dans la condamnation. N’est-ce pas mon cher ! Mitterrand avait écrit qu’une peine supérieure à sept ans était néfaste… Cause toujours ! En matières pénale et carcérale, les socialistes ont été bien plus durs que leurs prédécesseurs, et leurs discours progressistes ne peuvent pas cacher cette réalité.

Dans une Europe qui tâtonne autour d’une politique judiciaire commune, la France et l’Angleterre ont pour le moment la palme des pays les plus répressifs. Ailleurs, les peines ne dépassent généralement pas quinze ans. Pourtant, lorsque l’on voit l’inflation vertigineuse non pas du crime mais de la criminalisation de la pauvreté aux Etats-Unis, on peut se demander si les Américains ne serviront pas d’exemple à nos dirigeants. Les résultats économiques ne sont pas très reluisants, le chômage continue d’augmenter, et le subterfuge traditionnel de l’épouvantail de l’insécurité a de beaux jours devant lui. Quelle différence y a-t-il réellement entre Giuliani, l’ancien maire de New York, qui préconisait la tolérance zéro et choisissait d’enfermer les pauvres plutôt que de prendre le risque de les voir s’octroyer quelques libertés, et Jospin, lorsqu’il déclare tout récemment que même s’il sait que la société entière est violente on doit protéger les bons citoyens des mauvais et punir ceux qui dérogent aux règles : l’un dit franchement l’état des choses, et l’autre le masque sous un discours édulcoré. Nuance de langage, identité des conceptions.

Rendre l’individu toujours plus responsable des carences d’un système fondamentalement violent, faire croire au bon citoyen que tout le monde a sa chance du moment que l’on accepte le contrat social, ignorer les causes sociales de la délinquance pour ne plus l’appréhender qu’au-travers de manifestations délictueuses particulières : la technique est ancienne – de tous temps, les conflits économiques ont été travestis en différends soit nationaux, soit régionaux, soit religieux, soit individuels, faisant de la communauté une jungle du chacun pour soi et du tous contre tous –, mais elle s’affine encore et encore. Les nouveaux changements apportés par les projets d’exécution des peines vont dans ce sens : les pouvoirs accordés aux juges d’application des peines fabriquent une autre image du traitement des condamnés, sans modifier pour autant la réalité de la condamnation. Responsabilisation, victimisation, individualisation sont les termes clés de la « philosophie » judiciaire contemporaine.

Une fois condamné, le prisonnier est suivi, pour ne pas dire poursuivi, par son dossier pénitentiaire, qui servira de critère pour toutes les demandes d’aménagement de peines (permissions, semi-liberté, libération conditionnelle…). Les décisions ne seront plus ministérielles mais appartiendront à des commissions regroupant des directeurs de taules, des matons, des psychiatres, des représentants d’associations de victimes, des juges et des procureurs ; l’avocat est facultatif, sur la demande du prisonnier. Celui-ci devra avoir fait la preuve qu’il a bien intégré la conscience de sa faute, et devra présenter des gages de repentir pour qu’on lui permette de rejoindre la société. Il va de soi que toute tentative d’évasion, toute marque de résistance au système pénitentiaire, toute attitude de refus de l’arbitraire carcéral seront autant de mauvais points dans l’observation du comportement du prisonnier.
De fait, on se rapproche de plus en plus d’une définition clinique de la délinquance. Le hors-la-loi n’est plus vraiment un réfractaire mais plutôt un malade : quelquefois léger et donc susceptible d’être guéri, d’autres fois beaucoup plus grave, voire incurable, proche de la bête dangereuse qu’on doit maintenir enfermée, hors d’état de nuire. La seule violence raisonnable est celle des Etats, et encore, des Etats dominants. Que l’on trouve en prison de plus en plus de cas dits psychiatriques, ou d’auteurs de délits à caractère sexuel, favorise bien évidemment cette vision du crime et justifie du coup très facilement la politique des longues peines auprès de l’opinion publique. Pire encore, cela marque une différence de niveaux des délits à l’intérieur même de la détention et place certains prisonniers dans la fonction de juge ou de flic : outre le fait de séparer encore un peu plus les emmurés et de donner de cette façon plus de facilités à l’Administration pénitentiaire, cela assoit tranquillement la logique d’individualisation des délits dans les consciences de ceux qui en sont les premières victimes. On serait surpris si les prisonniers devaient eux-mêmes établir une échelle des peines.

Dehors, de la même façon, ce mouvement sépare toujours plus les actes de leurs motivations réelles. Cette illusion de quête de liberté enferme l’individu sur lui-même et le pousse à trouver des explications d’ordre psychologique – pour ne pas dire médical – à ces maux qu’il n’entrevoit plus comme le fruit d’un dysfonctionnement social mais comme des tares, des impossibilités particulières. La philosophie des Lumières, l’idéologie bourgeoise, celle de l’économie marchande, définit la liberté de chacun comme s’arrêtant là où commence celle de l’autre : c’est le fondement du chacun pour soi contre tous les autres, de l’esprit de démerde individuelle, de l’assurance aussi vaine que bornée qu’on s’en sort mieux tout seul, et donc de l’impossibilité d’imaginer des solutions collectives. Celles-ci imposent que l’on ait compris que l’on ne peut pas être libre tout seul. Parler de liberté individuelle est un non-sens : la liberté n’est qu’un rapport qui, en se développant, dissout les barrières de la subjectivité et construit une communauté. La liberté n’est pas un état personnel, la liberté est un rapport social. Il devient du coup plus évident, dans une vision au rabais de la liberté, d’accepter l’idée de l’enfermement, même pour longtemps.

C’est aussi cette même idée qui permet de faire passer les critères de construction des nouvelles prisons : les taulards toujours plus séparés, isolés les uns des autres, comme un retour au délire cellulaire du début du siècle. L’isolement est devenu une norme architecturale, non plus seulement des quartiers traditionnellement à part, mais de l’ensemble des nouvelles prisons. Avec toujours ce même mensonge que la réinsertion, la responsabilisation, le repentir sont des efforts individuels qui nécessitent de se protéger des autres, alors que bien évidemment les seules raisons qui président à ces cahiers de charges de cabinets d’architecte sont d’ordre sécuritaire, rien de plus.

Pour le moment, bien loin de mettre en cause la notion de peine, d’enfermement – si l’on oublie les quelques effets d’annonce et les couleuvres qu’on devrait avaler –, le pouvoir construit, avec ses partenaires européens, le nouvel espace judiciaire et le parc pénitentiaire appropriés à la mise à l’écart plus systématique encore de tous ceux qu’on finira bien par appeler les incurables.

On ne se contentera pas d’une abolition de la peine de mort. L’abolition des longues peines et des peines de sûreté n’est qu’un minimum. Nous savons aussi que la réduction n’est qu’un leurre, que la logique qui préside à la distribution de peines délirantes n’est pas que le fruit de cauchemars macabres de quelques juges : elle appartient à un système d’exclusion qui se trouve dans l’obligation de mettre de côté tous ceux qui refusent ses règles, sous menace de voir des bouleversements apparaître qui pourraient mettre son existence en question… Ne rentrons pas dans le piège grossier qui pourrait faire croire qu’il y a un dialogue possible avec les enfermeurs : ils savent ce qu’ils font, ils connaissent leurs intérêts, caressent dans le sens du poil ceux qui acceptent de collaborer et éliminent leurs ennemis. Sans poser le problème de la nature de telle ou telle revendication, pour le moment ce qui est essentiel est de créer des rapports de force, une dynamique qui ouvre à une compréhension toujours plus poussée des mécanismes de l’oppression, qui construit des complicités, des résistances qui, contrairement aux contenus des revendications, s’enrichissent sans cesse. Demander des douches supplémentaires, même si c’est important, ne modifiera pas en soi les réalités carcérales : c’est l’ensemble des rapports que développe cette revendication, comme d’autres, qui sont porteurs de richesse. Les liens, les comportements collectifs de refus, les réflexes acquis empêchent le train-train de la soumission aveugle et souvent inconsciente, et rappellent à tout instant que les enfermeurs sont évidemment les ennemis des enfermés.

Soutien à Kamel du 20 au 22 juin à la cour d’assises de Grenoble

Nous appelons à être présents les 20, 21 et 22 juin 2016 à la cour d’assises d’appel de Grenoble qui va décider du sort réservé à Kamel Bouabdallah, 28 ans, condamné en première instance par la cour d’assises de Valence à vingt-cinq ans de prison.

25 ans ! Nous pensons qu’il est vital de visibiliser ce procès comme tant d’autres et d’élargir la solidarité auprès des prisonnières et prisonniers longues peines. Lire la suite

Solidarité avec Kamel Bouabdallah depuis le Mexique… et solidarité avec les prisonniers en lutte au Mexique depuis la France

Des prisonniers mexicains et le journal anticarcéral El Canero  transmettent leurs pensées solidaires à Kamel qui passe en procès en appel aux Assises de Grenoble du 20 au 22 juin prochain. Nous publions ici leur texte. Nous en profitons par ailleurs pour relayer, l’invitation lancée par journal El Canero pour une journée de solidarité avec les prisonniers en lutte au Mexique, le samedi 11 juin 2016  à La Chapelle à Toulouse (lien).

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Solidarité avec Kamel Bouabdallah depuis plusieurs coins du monde

« Il y a plusieurs mois, suite à une rencontre avec le collectif de Kamel, « Le collectif Kamel Libre » un échange sincère autour des conditions en prison et de la survie dans ces centres d’extermination a eu lieu.

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Des prisonniers de Chateau-Thierry dénoncent collectivement leurs conditions d’enfermement et exigent leur transfert

La prison endommagée par des bombardements... mais pas récemment malheureusement
La prison endommagée par des bombardements… mais pas récemment malheureusement

Nous venons de recevoir une pétition datée du 10 mai en provenance de la taule du centre pénitentiaire de Chateau-Thierry. Cette prison comprend une partie centre de détention (CD) de 33 places et un quartier maison centrale de 101 places. Trés vieille prison, elle a été plusieurs fois menacée de fermeture, mais elle enferme encore dans des conditions toujours plus dures. Des prisonniers exigent donc collectivement leur transfert. Ils le crient mais sans prise d’otage cette fois alors la presse s’en fout… Comme toujours, à l’inverse du sort réservé au « cri d’alarme » des matons. Matons qui, soit dit en passant, réclament plutôt de leur côté l’affectation dans cette taule, comme le rapport du Contrôleur de lieux de privation de liberté le disait en 2009.

Faisons circuler la parole des prisonniers et soutenons les. Plus que jamais, leur liberté est la notre.

« Je tiens à vous remercier de votre journal, lequel nous tient informés, à l’état brut, du réel de la détention. Je vous envoie cette pétition émanant de Château-Thierry, mais les signatures ne sont pas communicables. Peut-être pourriez-vous faire écho à ces demandes. Merci à vous L’Envolée. »

PETITION DES PERSONNES DETENUES

DE CHATEAU-THIERRY

Les personnes détenues de Château-Thierry réclament majoritairement leur transfert dans un autre établissement pour exécuter ou finir leur temps de détention. En cause, les conditions de détention plus que difficiles et le séjour long.

L’emplacement appelé « quartier maison centrale » n’est pas adapté à l’exécution des longues peines, ni des longs séjours, en cause :

– La vétusté ainsi que l’exiguité des cellules. Les fenêtres sont situées en hauteur, la vision s’arrête aux murs, renforçant une forte sensation de claustration.

– Enfermement cellulaire 21/24.

-Peu d’activités permettant de ne pas rester cloîtré.

-Pas d’eau chaude ni de frigidaire malgré les cantines de produits frais.

-Pas de salle d’activité (gourbi) permettant de se réunir comme dans de nombreuses autres centrales.

-Pas de réel espace sportif, même pour courir. Votre vue s’arrête toujours aux murs.

-Pas de cantine extérieure comme dans la plupart des centrales.

-Environnement médicalisé, normalement pour séjour temporaire. Or nous sommes maintenus en ce lieu des années contre l’avis des médecins-psychiatres.

VOYAGE AU CENTRE NATIONAL D’EVALUATION, OU PLUTOT D’ELIMINATION

Il y a vingt ans, Rachide Boubala a été condamné à deux ans de prison à Reims et à trois ans à Châlons. Pour ces condamnations, les seules qu’il ait prises dehors, Rachide aurait dû faire trois ans de prison maximum, en comptant la confusion et les remises de peine. Mais c’est compter sans les peines prises à l’intérieur, dont le cumul se monte aujourd’hui à quarante-et-un ans ; il en a déjà fait dix-huit…

Ces condamnations supplémentaires (27 !) prononcées pendant son incarcération sont toutes liées à ses combats contre l’administration pénitentiaire (AP). Pour le moment, il est libérable en 2039. De transfert en transfert, Rachide a été détenu dans 93 prisons. Il a passé cinq des dix dernières années en quartier d’isolement. L’AP l’a placé deux fois en UMD (unités pour malades difficiles) et trois fois à la maison centrale de Château-Thierry, tristement réputée pour ses traitements psychiatriques. Rachide a été transféré au centre pénitentiaire de Réau en mai 2015 en vue d’un passage au CNE (centre national d’évaluation) suite à sa demande de transfert à Clairvaux pour raisons familiales. C’est d’ailleurs sa seule revendication, et aucun membre de l’administration pénitentiaire ne l’ignore : il veut être près du domicile de son amie.

Lorsqu’il arrive à Réau, où se trouve l’un des trois CNE, il est immédiatement placé au quartier d’isolement. Pour protester, il met le feu à sa cellule – et il est jeté au mitard. Comme il ne comprend pas pourquoi il ne se retrouve pas directement au CNE comme prévu, il résiste avec les moyens dont il dispose – comme de jeter de la merde sur les surveillants – et annonce son refus d’être soumis à l’évaluation pour laquelle il a été envoyé à Réau. Il parvient ainsi à destabiliser une fois de plus l’AP, qui ne sait plus comment l’amadouer. Après moultes discussions, il finit par accepter de se soumettre à certaines expertises, mais très vite, devant la bêtise crasse du dispositif, il choisit de quitter définitivement l’expérience. Comme à son habitude, il traite l’administration « d’égal à égal », retournant contre elle les méthodes qu’elle réserve d’ordinaire aux prisonniers qu’elle scrute et qu’elle mate. C’est l’arroseur arrosé.
Nous avons reçu le compte rendu du passage de Rachide au CNE. Nous en publions ici l’intégralité. Ce texte vaut toutes les analyses sur le fonctionnement de cet outil dont on ne peut qu’exiger la disparition : l’échec de ce « stage » imposé à Rachide révèle en négatif les petits rouages et les grosses ficelles qui servent à maintenir enfermés les centaines de « stagiaires », comme ils les appellent, qui passent tous les ans à Réau et dans les autres CNE pour y être évalués.

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Lire l’intégralité du rapport : Rachide Boubala CNE

EMISSION DE L’ENVOLÉE DU 8 AVRIL 2016

• Lettres des prisonnières basques sur la lutte à la MAF de Fleury-mérogis

• Lettre de Bernard Ripert adressée à ses confrères

  • Sur les nouveaux projets de loi

 

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« Je veux que les gens sachent »

Peines intérieures = 13ème mois

ENTRETIEN AVEC NADIA QUI DÉNONCE L’ACHARNEMENT QUE SUBIT SON NEVEU IBRAHIM EN DETENTION

Une retranscription de cet entretien ouvre le n°43 du journal L’Envolée (février 2016), que vous pourrez trouver bientôt en pdf sur ce site et dans vos points de distribution habituels. Une même réalité recoupe les parcours carcéraux d’Ibrahim, de Christine, de Rachide et de Fabrice, relayés dans ce numéro du journal : des prisonniers et prisonnières entrés pour des peines relativement courtes, voient leurs peines s’allonger à l’infini à cause de peines prononcées pour des incidents en détention, souvent à cause de plaintes de surveillants.

Dans l’émission Papillon du 21 janvier 2016, Nadia a raconté le parcours d’Ibrahim, son neveu, entré en prison en 2006 pour vingt-deux mois. Cela fait maintenant dix ans qu’il est séquestré par l’administration pénitentiaire (AP) : la quasi totalité de sa peine est donc le fruit de condamnations pour des faits survenus à l’intérieur. Nadia dénonce ce que l’AP fait subir aux proches et aux prisonniers qui n’acceptent pas de se soumettre à l’autorité carcérale et qui découvrent qu’en prison on peut continuer à être condamné à de la prison. La plupart du temps il s’agit de matons qui, en plus de comptes-rendus d’incidents et de sanctions disciplinaires internes, portent plainte au tribunal pour de simples outrages ou de soi-disant menaces… Pas besoin de bras-de-fer contre leur hiérarchie devant les prudhommes, c’est au tribunal correctionnel qu’ils vont chercher leur treizième mois sur le dos des prisonniers…

Et au tribunal, les peines intérieures s’ajoutent à la peine initiale. C’est comme ça que des prisonniers entrés pour quelques mois et identifiés comme revendicatifs ne sortent jamais.

Vous pouvez écouter ou télécharger l’entretien original en cliquant ici.

Vous pouvez aussi écouter une précédente interview de Nadia, réalisée par l’Actu des Luttes sur radio FPP à Paris, qui racontait comment elle a décidé de se mobiliser suite au tabassage d’Ibrahim par des surveillants à la prison de Poitiers Vivonne. Voir ici.