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L’Envolée N°44 est dans les boîtes, une pensée aux familles des vitrines

couverture N44

Le numéro 44 du journal l’Envolée est dans les boîtes aux lettres ; dans les librairies et autres lieux de diffusion ; parfois bloqué à la fouille, pour certain-e-s abonné-e-s en prison… Abonnez-vous, on n’a pas de sous : le papier c’est mieux que le net mais c’est plus cher à fabriquer (chèque de 15 euros ou plus à envoyer au 43 rue de Stalingrad 93100, Montreuil ; et bien sur c’est toujours gratuit pour les prisonniers en envoyant adresse et numéro d’écrou). En attendant de feuilleter -ou de télécharger sur ce site d’ici quelques jours- ce concentré de joie et de bonne humeur (si, si, la lutte ça vous change -presque- un journal) vous pouvez lire l’éditorial qui suit…

Edito accompagné d’une pensée aux familles des vitrines

Trois mois de mouvements dans tout l’Hexagone. Trois mois de discussions, de rassemblements, de manifs, d’occupations, de grèves… Une belle respiration, salutaire ; cela faisait longtemps, bien longtemps que nos vies ne s’étaient pas offert de joyeuses tranches de désordre, de rupture avec un quotidien fâcheusement morose de solitudes mortifères. L’avenir paraissait bien bouché, entre précarité et sécurité, entre médicaments et places de prison. Oui, ça fait du bien de crier à plusieurs milliers « À bas, l’État, les flics et les patrons », de recouvrir les murs de belles maximes comme « Ni loi ni travail », « La retraite à 13 ans », « Les policiers ne sont pas nos fils, signé Des putes », de retrouver le bon sens de dire aux flics « Tout le monde déteste la police » alors que l’année dernière, on célébrait partout l’union sacrée en embrassant les policiers…

Le pouvoir et tous ses auxiliaires tentent comme toujours d’isoler, de séparer, de dresser les uns contre les autres : casseurs contre bons manifestants, bloqueurs contre tranquilles travailleurs, militants contre délinquants… mais la tendance est plutôt à la rencontre de celles et ceux qui n’en peuvent plus de se plier aux règles, aux diktats d’une économie capitaliste qui n’assure pas le minimum tellement elle se montre pour ce qu’elle est fondamentalement : une association de gros voleurs qui nous dépouillent à leur profit de ce qui appartient à tous. Dans la rue, devant les usines, aux piquets de grève, sur les lieux de blocage se retrouvent des personnes venues de divers horizons, des précaires, des smicards, des lycéens, des travailleurs avec ou sans emploi… et c’est la condition sine qua non de la pérennité de ce mouvement.

Mais il y a un tas de gens qui ne peuvent pas participer à cet élan : ce sont les prisonnières et les prisonniers, tous ceux que le couple sanguinaire police-justice a enfermés  pour les punir d’être pauvres et inutiles, rebelles à l’ordre établi. Ceux qui n’ont pas d’autres moyens pour survivre que d’aller chercher leur part au risque de leur liberté. Ceux qui ne peuvent pas s’adapter à un monde qui se resserre de plus en plus.

Une grande partie de ce numéro est consacrée au récit d’une lutte de prisonnières à Fleury-Mérogis qu’elles ont menée pendant plusieurs semaines, en même temps que le mouvement en cours. Avec l’aide et la solidarité de proches, elles ont tenu à en être partie prenante – dans la mesure du possible –, à établir une relation avec l’extérieur pour partager une bagarre en tous points comparable à celle qui se joue dehors. Il est aussi question de la résistance de prisonnières et de prisonniers de Fresnes. Plusieurs rassemblements ont eu lieu devant ces prisons pour leur dire qu’elles n’étaient pas seules et que le message avait été entendu.

Dehors, la multiplication des arrestations, inculpations, comparutions immédiates et mises en détention provisoire de manifestants a commencé à mettre en évidence l’entente parfaite qui unit la police et la justice. Peut-être finirons-nous par ne plus séparer ces deux corps d’Etat ; alors nous cesserons de scander le slogan mensonger de « police partout, justice nulle part ». Partout où il y a police, il y a justice, et vice-versa – et ni l’un ni l’autre ne sont là pour nous protéger. S’il est impensable qu’un mouvement oublie ceux qui se font arrêter et juger, comment ne comprendrait-il pas qu’il devrait en être de même pour toutes celles et ceux qui sont entrés en prison avant le printemps 2016 – et il y en a beaucoup… Autrement dit, il est urgent que le mouvement actuel porte la revendication de l’arrêt des poursuites contre les manifestants et de la libération immédiate des emprisonnés. Tout comme l’exigence de la disparition des tribunaux et des prisons… et du monde qui les génère.

On trouvera aussi dans ce numéro des témoignages de l’intérieur, le récit d’une manœuvre visant à radier un avocat qui affirme « que tous les capitalistes sont des ordures, des saloperies », un appel à se rendre à un procès d’assises pour tenter de s’opposer à une « mise à mort sociale » et la description de la dernière loi sur le code de procédure pénale.

Tous ces textes visent à faire circuler entre l’intérieur et l’extérieur le fait qu’il n’y aucune raison de ne pas se mettre à dire que :

« Tout le monde déteste la justice »

L’Envoléeflashball et balance 2

EMISSION DE L’ENVOLÉE DU 18 MARS 2016

  • Lettre : Jean-Paul du CP de Mont-de-Marsan
  • Téléphones : Greg, proche de Christine, sur son procès à Poitiers-Vivonne le 15.03.2016

Aurore de Marseille pour parler de Kamel Bouabdallah, son parcours et son procès à venir en juin

  • Invitée : Aïcha, sortie récemment, témoignage sur les démarches et les moyens de défense à adopter face à l’administration, sur la déchéance de nationnalité, l’expulsion et sur la double peine

Musique : Passi – Le Maton me guette


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Vous reprendrez bien un peu de loi avec votre sidération ?!!

L'Envolée N°43 bientôt dans les boîtes
L’Envolée N°43 bientôt téléchargeable sur ce site et bientôt dans les boîtes. Abonnez-vous : chèque de 15 euros ou plus à l’ordre de L’Envolée, 43 rue de Stalingrad, 93100 Montreuil. Toujours gratuit pour les prisonniers et leurs proches.

A propos  de l’état d’urgence et du projet de loi « renforçant la lutte contre la criminalité organisée, le terrorisme… »

Il ne chôme pas, le nouveau ministre des tribunaux et des prisons ! À peine la Taubira avait enfourché son « m’as-tu-vu » à deux roues que l’Urvoas présentait déjà un nouveau projet de loi avec ses amis Valls et Cazeneuve. Projet de loi « renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement, et améliorant l’efficacité et les garanties de la procédure pénale ». Gonflé à bloc par les attentats et l’instauration de l’état d’urgence, Valls a rappelé que « la loi n° 2015-912 du 24 juillet 2015 relative au renseignement a accru et encadré les possibilités de recueil du renseignement », et souligné que « cet arsenal de prévention doit être complété par un volet judiciaire ». Pour écrire cet énième « volet judiciaire », le lé-gislateur comme on dit, va piocher, étendre et aggraver des mesures qui existaient déjà depuis longtemps, notamment dans la loi du 9 mars 2004. Mesures qui étaient à l’époque réservées à la lutte contre « la criminalité organisée » (voir Envolée n° 11) – c’est à dire contre l’économie parallèle – mais parfois encore un peu trop compliquées d’usage pour les condés. C’est le moment de se simplifier la vie, pourquoi se priver quand « guerre au terrorisme » et état d’urgence permettent de tout faire passer ? Lire la suite

QHS moderne : le QMC d’Annoeullin et l’exploitation des prisonniers

 

Au mois de mai 2012, les syndicats pénitentiaires de la prison d’Annœullin signalaient à l’AFP des incidents survenus au quartier maison centrale (QMC): «une rébellion de trois détenus». Frédéric Charlet, secrétaire régional adjoint de l’UFA P-UNSA justice de Lille, décrivait ainsi les faits:

«Mercredi, trois détenus du QMC [où sont enfermés des détenus purgeant des longues peines] se sont retranchés dans un atelier où ils se trouvaient sur place pour se défendre. Une douzaine d’agents ont dû s’équiper pour intervenir, les trois détenus finissant par être réintégrés en cellule après de longues discussions. La scène donnait l’impression d’une vraie guérilla. L’un des protagonistes, considéré comme dangereux et ayant déjà provoqué de graves incidents dans de précédents établissements, a été placé à l’isolement…»

Le vocabulaire des syndicats, relayé par les dépêches de l’AFP –qui servent ensuite de support à tous les médias: télés, radios, journaux– tire l’événement du côté du fait divers spectaculaire; Pas un mot sur les causes du mouvement, exagération des faits… La même sauce que pour le mouvement de quatre prisonniers à Vezin-le-Coquet, présenté comme une «mini-émeute» –dans laquelle des bouteilles de shampoing en plastique deviennent des armes dangereuses… Comme Christophe Khider nous l’expliquait dans le numéro 32 du journal, Annœullin est une prison toute récente, et son QMC en est encore à une phase expérimentale. Le privé chapeaute tout ce qui ne relève pas de l’administratif ou du sécuritaire, et cela pose des problèmes même à l’AP –c’est dire! En fait, de nombreux problèmes ont été dénoncés par les prisonniers du QMC: activités, travail, salle de sport, horaires des promenades, prix des cantines, équipements…

Alors que nous tentons d’attirer le regard sur ces nouvelles prisons (partenariat public-privé), que nous tentons de comprendre  l’avenir de la détention qui est en train de se dessiner (cf le numéro 39 spécial Condé-sur-Sarthe et QHS modernes), voici la pétition que des prisonniers du QMC d’Annoeullin avait fait parvenir en 2012. Elle est parue il y a plus d’un an dans le journal.

A l’époque, elle avait pu être -un tout petit peu- entendue uniquement parce qu’elle avait été portée par des prisonniers que les syndicats désignaient comme dangereux.

 

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Visite guidée au centre de détention pour hommes de Réau

en compagnie d’AC/DC, prisonnier longue peine en attente d’une libération conditionnelle…

Le descriptif très détaillé et très informatif qui suit est paru dans le numéro d’hiver du journal ; le courrier datant d’octobre 2013. Ecrit par AC/DC, « prisonnier longue peine en attente de libération conditionnelle », ce texte constitue un rapport précieux sur la très moderne prison de Réau. Les amis et correspondants du journal qui y sont passés ou qui y passent ne se comptent plus : Christine Ribailly, y a séjourné récemment avant d’être transférée à Rennes (où sa détention est, semble-t’il, un peu moins dure) ; Kaoutar Chtourou n’en peut plus d’y attendre la réponse pour sa demande de conditionnelle (elle ne quitte plus le régime fermé depuis des mois et enchaîne les période de « confinement » en cellule ; on peut d’ailleurs lire Solidaires de notre amie Kaoutar, une combattante dont l’AP se venge) ; quand à Philippe Lalouel, il est actuellemnt dans les mains des experts en blouse blanche du CNO (Centre national d’observation) situé à Réau aussi, pour qu’ils statuent sur sa « dangerosité » afin de l’orienter vers une affectation..(il espère sanstrop y croire un rapprochement familial). Avant de publier des courriers plus récents de tout le monde (sur le site et dans le numéro 39 du journal qui paraîtra en juin), nous pouvons lire ou relire, cette visite guidée par AC/DC, de cette « prison moderne de merde », pour reprendre la classification établie par Philippe.

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C’est arrivé près de chez vous… en Allemagne Werner Braeuner, chômeur, tue le patron du pôle emploi

Publié dans le numéro 2 de l’Envolée, septembre 2001

Un cas mortel de probabilité

Le matin du 6 février 2001 à Verden, Klaus Herzberg c’est fait tuer par Werner Braeuner. Klaus Herzberg, 63 ans,était directeur du bureau local du chômage; Werner Braeuner, 46 ans, est ingénieur mécanicien au chômage. Braeuner venait d’être radié, et ses allocations, son seul revenu, supprimées. Une heure après les faits, il s’est présenté à la police. Il est actuellement en prison et attend son procès.

Nous ne connaissons pas personnellement les deux protagonistes de cette dramatique histoire. Mais nous connaissons d’expérience son contexte éminamment social. Il y a un rapport indéniable entre les fonctions hiérarchiques de la victime et la réaction déséspérée de l’auteur de cet acte. Cette affaire se distingue en ceci des habituels«faits divers» pour apparaître comme symptôme d’une crise galopante. Car la seule chose qui soit étonnante à ce propos est que de tels éclats ne se produisent pas plus souvent. Dans les bureaux de chômage et les services sociaux fermentent quotidiennement des pulsions de violence. Et c’est en permanence qu’il nous faut lutter pour empêcher que l’un ou l’autre d’entre nous ne déjante et gâche sa vie –que  se soit par le suicide ou par une agression incontrôlée qui le conduirait en taule1.

Il n’est ici question, ni de légitimer le meurtre d’un homme ni de le juger(d’autres s’en chargeront!),mais d’examiner son substrat social. Werner Braeuner passait pour un homme intelligent, paisible et doté du sens de l’humour. Et pourtant il a «pété les plombs», détruisant sa vie et celle d’autres personnes. Quiconque veut éviter que de tels drames se reproduisent devrait d’abord se demander comment et pourquoi ils surviennent et analyser la logique sociale de cette folie, qui répond à la logique démente de cette société. Avant tout, voici la raison de notre intervention: nombre de gens dans ce pays étaient en contact avec Braeuner. Il s’agit de personnes engagées, qui ont communément la bouche pleine du mot«solidarité». Or, depuis février, ils se taisent tous, presque sans exception, et le laissent tomber, soit parce que l’affaire leur parait trop peu politique, soit par peur d’être eux-même criminalisés2. Ce sont des français du groupe AC! qui les premiers ont fait circuler une pétition de soutien pour rompre le silence qui entoure cette affaire en Allemagne. Werner Braeuner était chômeur depuis huit ans. Il y a en Allemagne 76 000 ingénieurs au chômage, dont la plupart sont de la génération de Braeuner, trop âgés sur le marché du travail. Leurs chances de retrouver un emploi sont quasiment nulles. Que peut-on faire dans un tel cas? Essayer au moins d’occuper judicieusement son temps. Depuis 1998, Braeuner avait trouvé, comme il l’écrivait lui-même, une «appartenance forte au sein du mouvement de chômeurs européen». Il traduisait des textes du français, s’était engagé au sein de la BundesArbeitGemeinschaft (groupe réformiste qui s’occupe des sans-travail, NDT) et participait activement à de nombreux forums sur Internet. Pour le Bild-Zeitung, cela donne: «En fin de compte il fuit la réalité dans la virtualité. Sur Internet, Werner B cherche, sous le nom d’“Aidos” (mot grec désignant un sentiment de pudeur et d’honneur) des camarades de souffrance au lieu de chercher du travail.» Voilà un retournement parfait du réel:car la fuite dans la réalité virtuelle serait bien plutôt de courir désespérément après un travail qui n’existe pas! Werner Braeuner essayait de réfléchir aux conditions qui l’avaient jeté dans cette situation précaire. Si «la réalité» n’a plus besoin de nous, il est bien légitime de se demander si nous en avons besoin, de cette réalité. Au demeurant, la mise en connexion de réseaux et d’initiatives européens est bien une activité d’intérêt général:ce n’est qu’ainsi que pourra naître un large mouvement social, seule chance d’améliorer cette société malade.

Faisons ici une petite digression: il y a en Allemagne des gens qui gaspillent tout leur temps à déblatérer sur des modèles alternatifs au chômage et des projets de financement. On les paye pour ça, bien entendu: il ne leur faut pas plus de dix minutes pour gagner, lors d’une quelconque réunion, le salaire mensuel d’un assisté social –notez bien: financé par le contribuable. Et pourtant, on ne les appelle pas des tire-au-flanc mais des sociologues. Personne n’a encore songé à envoyer Ulrich Beck cueillir des asperges3. En revanche, que des chômeurs s’avisent de réfléchir eux-mêmes sur leur sort et s’efforcent de trouver des alternatives concrètes, et voilà que les quelques centaines de marks avec lesquelles ils doivent survivre deviennent une exploitation éhontée de la population travailleuse. On nous rétorquera peut- être que des chômeurs sans qualification ne sauraient développer une théorie intelligente et utilisable par rapport aux spécialistes patentés et qu’ils sont tout juste bons à bavarder dans le vide. Pour en finir avec ce préjugé, nous publions l’un des nombreux écrits de Braeuner.

Dans cette triste histoire, l’illusion du virtuel semble néanmoins jouer un rôle, mais d’une tout autre manière que celle évoquée par les feuilles de chou. Ce qui frappe après coup, c’est le large fossé qui séparait les multiples contacts électroniques que Werner Braeuner entretenait quotidiennement de l’isolement concret dans lequel il vivait. Cette situation est caractéristique de la nouvelle société digitale en général – c’est en permanence que mots et images sont échangés dans un prétendu temps réel, tandis que le véritable espace-temps de l’expérience subjective est de plus en plus vécu dans l’atomisation. En ce qui concerne plus spécialement la politique connectée au réseau avec ses forums virtuels et ses manifs en ligne, une telle séparation à des conséquences fatales. Les vieilles valeurs politiques de communauté et de solidarité sont devenues là de pures abstractions. On pourra débattre aussi globalement qu’on le voudra, l’isolement et l’impuissance quotidien ne n’en restent pas moins intacts. En ce sens, l’acte désespéré de Braeuner n’est pas un phénomène «infra-politique», mais une conséquence de l’échec de la politique sous forme digitale. C’est précisément parce qu’il n’y a actuellement aucune perspective d’amélioration collective –et moins encore de solution– de la misère sociale que se développe le désespoir individuel, avec par- fois des conséquences sanglantes. Puisse au moins cet exemple amer servir d’avertissement.

Les difficultés de Braeuner augmentent à mesure que sa situation matérielle devient plus pécaire. Il souffre de violent maux de dos. Dans leur petit logement, les disputes avec sa compagne se succèdent. Avant même la naissance de sa fille, il déménage et loue une pièce dans un village voisin. Là, il semble avoir vécu extrêmement isolé. Tous ces détails seront vraisemblablement présentés devant le tribunal comme autant de«problèmes personnels». Peut-être les experts affirmeront-ils que tout est lié à quelque traumatisme infantile –ou, pour faire plus moderne, génétiquement déterminé. Il crève cependant les yeux que de telles affaires«privées» sont avant tout déterminées par une pression sociale extrême. En juillet 2000, Werner Braeuner s’inscrit pour un stage de formation de constructeur 3D-CAD proposé par son bureau de chômage. Il l’interrompt en novembre, parce que «ça ne mène à rien». La moitié du temps, il n’y a là-bas littéralement rien à faire. Ce sentiment est familier à tous ceux qui ont dû suivre, volontairement ou pas, ce genre de formation simulée. Dans le seul but de pouvoir prétendre qu’« il se fait quelque chose contre le chômage», on réquisitionne la seule chose qui nous reste: notre temps. La déception est d’autant plus amère pour ceux qui avaient sincèrement souhaité cette formation et qui se retrouvent à ingurgiter un savoir obsolète dispensé dans des salles d’attente par des formateurs sans qualification. Une issue en trompe l’œil est encore moins supportable que l’immobilité forcée.  Mais malheur à qui se libère de son propre chef de la place qu’on lui a assignée et du rôle qu’on lui a imparti. Car là, il commet un acte de rupture sociale. Le chômeur se mue en délinquant: dès lors il ne relève plus de la «tolérance répressive» mais sera l’objet d’une sanction.

Avant de laisser tomber son stage, Braeuner écrit deux lettres au directeur de son agence pour lui expliquer les raisons de sa décision. La réponse abrupte lui parvient à la mi-janvier. Ses allocations sont supprimées. Peu après, il rencontre Herzberg par hasard à l’agence et tente en vain de le convaincre. La loi ne prévoit pas d’exception, lui assène ce dernier. Pas de discussion, pas d’issue.

Braeuner pense d’abord à se suicider. S’il l’avait fait, il serait mort en bon chômeur, honoré de trois lignes dans la presse locale. «Un désespéré a mis hier fin à ses jours. Il était sans travail depuis huit ans.» Le lecteur aurait éprouvé un vague sentiment de pitié en maudissant l’épidémie naturelle qui sévit sous le nom de «chômage» et détruit implacable- ment des vies humaines. Cependant la tragédie serait restée discrète. On ne publie pas la statistique mensuelle des suicides de chômeurs, quoique celle-ci contribue concrètement à améliorer la situation économique. Mais en fin de compte ce n’est pas directement contre lui-même que Braeuner dirige d’abord son désespoir. Peut-être pense-t-il que cela rendrait par trop service à l’injustice institutionnelle. Toujours est-il que c’est contre celui qui incarne à ses yeux le mécanisme de son exclusion qu’il se retourne ce matin-là.

De la victime elle-même, on sait peu de chose. Sur la photo, Klaus Herzberg ressemble à ce qu’on se représente d’un employé de 60 ans. Ce que l’on voit de son domicile correspond également au pavillon typique de la classe moyenne, avec garage et gazon bien entretenu. Si l’on en croit le Bild (mais qui peut encore croire ce journal?), il aurait été ce matin-là tout à la joie anticipée de pouvoir annoncer le midi à la presse que «le taux de chômage avait chuté de 6,9% (12 174)». Les plumitifs ajoutent,sans craindre le ridicule:«quelqu’un voulait empêcher cela à tout prix» –comme si l’usage de la violence pouvait empêcher les nouvelles de paraître! Les détails sordides ne nous sont pas épargnés:Klaus Herzberg a été mortellement blessé «par plusieurs coups portés à la tête avec un racloir triangulaire». Ce n’est pas un beau spectacle. Il laisse derrière lui une femme et deux enfants. On imagine les larmes, le vide, les questions sans réponses.

En revanche, nous ne saurons jamais ce que ressentait le directeur de l’agence lorsque les chômeurs le suppliaient de ne pas leur couper les aides4. Avait-il des remords de conscience? Ou se réjouissait-il d’avoir pris des tire-au-flanc au piège? Se rendait-il seulement compte des existences brisées qui se cachent derrière les statistiques qu’il avait pour fonction de faire baisser? 6,9% ce mois-ci, quel beau chiffre! Finalement, ces questions importent peu. «La mort n’a pas touché la personne de Klaus Herzberg, mais l’institution de l’Arbeitsamt (I’équivalent de notre ANPE et de nos Assedic, NDT)», voilà comment s’exprime Jagoda, président.du Bundesanstalt fur Arbeit (le grand chef du chômage), aux obsèques. Pareille affirmation est ambiguë. Sans doute, une agression personnelle ne peut-elle être une solution, puisque l’employé est impersonnel et interchangeable. Mais par ailleurs, c’est précisément l’anonymat sans visage de la bureaucratie qui en fait la matrice du monstre. De crainte d’être stigmatisé comme soixante-huitard arriéré, plus personne n’ose aujourd’hui parler de «violence structurelle». Et cependant, c’est ici à un cas éclatant de violence structurelle que nous avons affaire. Des slogans démagogiques sont convertis en ordonnances et directives qui, en descendant les échelons, se muent à leur tour en ordres à faire exécuter –combien faut-il en radier aujourd’hui, monsieur le directeur? Assurément, un clic de souris est plus propre qu’un coup de racloir triangulaire, et une radiation des statistiques n’est pas, loin s’en faut, une exécution capitale, seulement une mort institutionnelle. Mais il ne faut pas beaucoup d’imagination, même de la part d’un bureaucrate, pour s’en représenter les conséquences. Il faut le dire clairement:«l’institution de l’Arbeitsamt» et, au-delà, la fabrique de désespoir dénommée politique de l’emploi ont une part de responsabilité dans la mort de Klaus Herzberg.

Il ne s’agit peut-être là que d’un signe avant-coureur. Depuis quelques semaines, une mise en scène médiatique fait rage d’un bout à l’autre de la République, à laquelle on a donné le nom de «débat sur la paresse». Il s’agit très prosaïquement d’employer contre les chômeurs des mesures plus coercitives. Quiconque n’acceptera pas la première offre d’emploi, quelle qu’elle soit et quel qu’en soit le salaire, se fera couper les allocations. Cette version moderne de la malédiction biblique a néanmoins un angle mort:qu’adviendra-t-il de tous ceux qui, pour une raison ou une autre ne s’accommoderont pas de telles exigences? Les défenseurs de la tolérance-zéro ont-ils pris en compte ses inévitables conséquences? Vont-ils s’accommoder de ce qu’il en coûtera socialement? Faute d’une prétendue «couverture sociale» ce sont des linceuls sociaux qui pourraient bien se multiplier. Regardons les USA, pays de l’économie miracle, où le recyclage des exclus en furieux de la gâchette est devenu la norme et dont le goulag compte deux millions de détenus. Certes, de telles conditions concourent à assainir le marché du travail -d’une part la demande en forces de sécurité, vigiles, policiers, techniciens en alarmes et autres profiteurs de la peur est en hausse constante, d’autre part les coûts salariaux baissent grâce à un large prolétariat carcéral. Mais est-ce bien dans ce monde-là que nous voulons vivre? A cet égard,le cas Braeuner est un avertissement à prendre au sérieux.

Le procès va débuter le 3 août. La procédure s’y déroulera dans la perspective individualisante de la justice, une apaisante illusion où le mauvais individu paie pour ses péchés, après quoi tout rentre dans l’ordre. Pour toutes les raisons évoquées plus haut, il ne faut pas laisser tomber Werner Braeuner. Si la notion de circonstances atténuantes a un sens, c’est bien ici. Chez de nombreux peuples primitifs, en cas de crime, ce n’est pas seulement l’auteur mais toute la société qui est punie, et tous se flagellent mutuellement. Chacun se sent coresponsable du fait qu’une rupture de la règle sociale ait pu avoir lieu. Il ne serait guère imaginable de remettre ces usages en honneur ici aujourd’hui. Toutefois, il est à souhaiter que ceux qui n’ont pas renoncé à toute valeur humaine saisissent cette occasion de mettre en accusation publique la logique sociale qui enfante de tel cas tragiques. Tant qu’il en est encore temps.

Guillaume Paoli

Extrait de Müßiggangster, la revue berlinoise des Chômeurs Heureux, traduit de l’allemand en juin 2001.

On peut écrire à Werner Braeuner (il parle couramment le francais) à l’adresse suivante:
JVA Verden, Stifthofstr. 10, 27283 Verden; ou le soutenir en passant par son avocat:
Michael Brennecke 63 Obernstrasse,
D-28832 Achim.
Pour.qui veut envoyer son obole:
RA Brennecke, Kreussparkesse Achim, BLZ
29152670, compte n°100680 avec la mention
Werner Brauener.
Pétition de soutien:wbraeuner.support@free.fr
~
1
Au cas où nous n’aurions pas été assez clairs: les Chômeurs Heureux ne nient pas le désespoir régnant, au contraire, ils développent à son encontre des mesures préventives.
2
Intimidés par la presse locale qui a stigmatisée cet acte de désespoir comme un«phare politique» conscient:«c’est ainsi qu’il militait dans le réseau“Hoppetosse”qui apelle sur Internet à la“résistance créative contre le capitalisme”» –entendez:le meurtre fait partie de la résistance créative!
3
Ce Beck est un de ces sociologues citoyennistes appartenant à la BAG, et la récolte des asperges fait partie de ces travaux, comme les vendanges, dévolus aux chômeurs (NDT).
4
«En me coupant les allocations, vous me rompez le cou et vous le faites de bon coeur.» (Lettre de Bräuner à Herzberg le 12 janvier.) Extrait de Müßiggangster,la revue berlinoise des Chômeurs Heureux, traduit de l’allemand, juin 2001.