Pas d’quartier à Vezin-le-Coquet, retour sur le procès d’un mouvement, avril 2012

 Paru dans l’Envolée n°33, octobre 2012

Le compte rendu du procès est suivi  d’une lettre de Faouzi reçue aprés le procés en juin 2012.

PAS D’QUARTIER A VEZIN-LE-COQUET,

RETOUR SUR LE PROCÈS D’UN MOUVEMENT

Le mardi 8 avril 2012 en fin d’après-midi, un mouvement éclate à la prison de Vezin-le-Coquet (Ille-et-Vilaine), inaugurée en 2010. Surveillants et médias s’empressent alors de crier à la mutinerie ! Par ignorance ou par bêtise, la presse locale nous sert alors la soupe de l’islamisme radical, quand elle n’assimile pas cette révolte au mouvement des matons, qui réclament plus de moyens. Des véritables raisons du mouvement, il ne sera jamais question. Quatre prisonniers désignés comme meneurs passent en comparution immédiate deux jours plus tard, à la fin des quarante-huit heures de garde à vue.

Le procès est pour eux l’occasion de dénoncer leurs conditions de détention, les violences et les brimades, l’arbitraire, bref l’ordre pénitentiaire. Pour l’état, c’est le moment de tenter de mater par des peines extrêmement lourdes ceux qui ont remis son autorité en cause. Pour comprendre ce qui s’est passé, manifester notre solidarité aux quatre accusés et tenter de prendre contact, nous nous sommes rendus au procès à quelques-uns.

Le procès a lieu en soirée le jeudi suivant le mouvement, dans une salle désertée : quelques journalistes clairsemés, un ou deux proches, mais surtout la présence massive des bleus, y compris le maton victime. Dès le départ, la juge claironne en direction des accusés : « Soyez attentifs, le spectacle ne se passe pas dans la salle. Vous encourez pour certains dix ans, avec les peines plancher. » Le ton est donné.

L’audience débute par l’exposition des faits et des motivations des prévenus. On apprend qu’ils se sont révoltés parce que deux d’entre eux se voyaient refuser un transfert : on est loin du mouvement « sans raison » des journalistes . En effet, Faouzi, désigné comme le meneur de l’histoire, demande son transfert vers une centrale de la région parisienne depuis des mois : d’une part parce qu’il purge une longue peine (il est libérable en 2020) et n’a donc rien à faire dans un centre de détention, d’autre part parce que sa compagne et sa fille demeurent aux Pays-Bas, ce qui rend inimaginable un déplacement pour une ou deux heures de parloir seulement. Ses demandes répétées étant restées vaines, il a passé cinquante et un jours au mitard volontairement et fait une grève de la faim de trente-cinq jours dans l’espoir de provoquer son transfert. Il a également écrit au contrôleur général des lieux de privation de liberté. Grégoire demande lui aussi son transfert depuis des mois.

Les faits : les prisonniers bousculent un maton, récupèrent les clés et ouvrent les cellules du couloir. On apprend que les prisonniers ont laissé repartir le surveillant. Ensuite, une vingtaine de prisonniers balancent ce qui leur passe sous la main, savons, shampoing, vaisselle. Il y aurait eu un départ de feu dans une des cellules, et deux caméras de vidéosurveillance ont été cassées.

Les prisonniers assument le mouvement sans jamais cesser de le remettre dans son contexte : celui d’une situation bloquée autour des transferts , d’une ambiance tendue avec des matons dans des conditions de détention insupportables.

Grégoire : « J’ai mis le souk. Si j’avais pu faire autrement, je l’aurais fait. Mais quand quatre , cinq fois, on vous fait croire que vous allez être transféré : “ Préparez vos cartons, c’est pour dans quinze jours”, quand à 6 heures du matin on est prêt et qu’à 8 heures on vous dit : “Non, c’est pas maintenant”… On nous prend pour des chiens… Maintenant, au moins , je suis sûr d’être transféré. »

 Faouzi : « J’ai dit au directeur, le bon comportement, ça paye pas. J’ai travaillé, j’ai passé des diplômes. Ça fait huit ans que j’ai pas un seul rapport d’incident. J’ai l’impression qu’on fait tout pour m’éloigner de ma famille. C’est pas la meilleure solution, mais on n’a pas le choix. »

 Un troisième accusé, à qui on reproche d’avoir jeté un savon et une bouteille d’eau en plastique, en direction des surveillants, est interrogé .

Sébastien : « J’ai jeté un savon et une bouteille d’eau en plastique, y avait 35 personnes à jeter des trucs . » La juge : « Donc vous reconnaissez avoir jeté des objets. »

 La juge essaye en permanence de faire avouer aux prisonniers qu’ils ont commis certains actes, au seul prétexte de leur dangerosité prétendue ou de leur profil profondément récalcitrant. Elle refuse de les entendre lorsqu’ils lui exposent leurs raisons. Sébastien : « Pourquoi les surveillants, quand ils viennent faire une fouille dans ma cellule, ils jettent les photos de ma famille, de mon enfant dans les toilettes ? C’est juste pour blesser. » Pour la juge, ce n’est jamais la question. La question, c’est uniquement la violence du prisonnier qui a osé lancer un savon et une bouteille d’eau en plastique en direction des surveillants.

L’ examen des casiers judiciaires est une étape de plus dans la construction des « prétendus profils » des prisonniers, plutôt d’un profil type : ils ne sont pas jugés en tant qu’individus ayant des raisons d’agir, de lutter contre l’arbitraire de la prison, mais comme de mauvaises gens naturellement vouées à la sanction. La lecture du comportement en détention participe également à cette construction de la dangerosité du prisonnier – forcément mauvais puisqu’il est prisonnier.

Ceux-ci ne se démontent pas pour autant et continuent de se défendre, refusant de se laisser enfermer dans cette image. Certains remettent en cause leurs séjours au mitard, arguant qu’à « Vezin, au mitard, on y va pour rien ».

Faouzi revient continuellement sur les raisons du mouvement :

« Ça fait six mois que je n’ai pas vu ma fille. Dans toutes les centrales, elle peut rester le week-end, pas une heure comme ici ».

La juge : « Bon, la Bretagne ne vous convient pas pour votre peine ? »

Faouzi : « Ça n’a rien à voir avec la Bretagne. Ça explique comment l’administration pénitentiaire vous pousse à bout. En janvier on m’avait fait des promesses de transfert. Rien»

 Vient le moment des plaidoiries des plaignants. Les services immobiliers de la justice se sont portés partie civile ainsi que le maton malmené. Même si l’AP « n’a pas fini de chiffrer les dégâts », la première facture qu’elle présente est de 4 837,53 euros. Pour une « mutinerie », le coût des dégradations semble bien léger – il est en fait très en rapport avec ce qui s’est passé. Puis c’est le blabla sur le traumatisme subi par le surveillant, qui revit la scène sans cesse, qui se remet en cause dans son professionnalisme… et qui méri te 1 500 euros. Il a décroché une ITT de trois jours, ramenée à six jours suite à un examen médical complaisant. C’est qu’« il revit la scène sans cesse ».

Arrive la réquisition de la procureure, où l’hyperbole sert de vérité. Bien que les faits se résument à trois coups à un maton et une aile de la prison quelque peu « dégradée », pour elle, on est face à « un climat quasi insurrectionnel », « un véritable défi à l’autorité », bien que l’ordre ait été ramené en moins de trois heures. Elle souligne que pour faire face à ces défis, la direction de la prison avait mis en place des régimes différenciés, et que ces prisonniers se trouvaient alors dans l’aile « régime fermé », donc celle des prisonniers les plus récalcitrants. Il s’agit pour elle d’un véritable guet-apens, un acte prémédité au seul profit de Faouzi. Cette préméditation serait attestée par le jet sur le sol de shampoing et de lessive destinés à empêcher l’intervention des équipes régionales d’intervention et de sécurité (Eris). La question des transferts et de l’attitude de l’AP, pour elle, ce n’est pas le lieu pour en débattre. Comme dans chaque mouvement, il est très difficile de dire qui fait quoi, parce que c’est toujours des moments collectifs, mais elle s’ingénie à désigner un meneur et un bras droit, un second couteau et un actif suiveur. Déverser de la lessive sur le sol, jeter des savons et des bols en direction de matons armés, cagoulés et casqués témoignent pour elle d’une « extrême violence ».

Violence psychologique aussi, puisqu’on nous raconte que les autres prisonniers seraient choqués. S’il ne s’agit pas de faire le procès de l’ordre pénitentiaire, il s’agit encore moins de faire celui de la prison neuve qu’est Vezin-le-Coquet. « Une belle prison avec des locaux neufs et des activités », et « le régime différencié a satisfait 90% des détenus, qui peuvent ainsi faire de leur détention un moment constructif ! » Elle réclame six et cinq ans pour Faouzi et Grégoire, reconnus comme les meneurs ; trente mois et dix-huit mois pour les deux autres.

L’audience touche bientôt à sa fin, c’est au tour des avocats d’entrer dans la danse. Ce sont tous les quatre des avocats commis d’office, et trois d’entre eux n’ont pu prendre connaissance des dossiers que deux heures avant le procès. Il n’y a pas de défense commune, et il s’agira le plus souvent de charger un des accusés pour décharger l’autre. Tous les avocats plaideront tout de même contre les nouvelles prisons, inhumaines, où tout est à l’électronique et à la sécurité.

La parole est aux accusés :

Faouzi explique : « C’est pas [ce surveillant] qu’on visait. D’ailleurs, on n’a pas voulu le séquestrer ou le mettre dans une cellule. En quatorze ans, je n’ai jamais frappé un surveillant. Les jeunes, ça me fait mal de les voir là, je veux bien prendre leur condamnation. Ils n’ont rien à faire là. Si je prends six ans, de toute façon, ma vie, elle est foutue, ça veut dire que je sors en 2026, j’appelle ma femme et je lui dis de partir. J’ai essayé de faire le mouton, ça n’a jamais été récompensé. »

Verdict : cinq ans.

 Grégoire revient toujours sur les brimades subies : « Quand on m’a cassé les côtes, qu’on m’a attaché toute la nuit au mitard, qu’on m’a frappé, regardez, la cicatrice sur ma tête, ça fait un an que je l’ai… je suis pas traumatisé, aussi, moi ? Quand on nous prend pour des chiens ! C’est pas humain. Quand on est au quartier disciplinaire et que derrière les grilles les surveillants passent, agitent les clefs et disent : “alors on fait le singe ?” On n’est pas des chiens. Et le coup des parloirs fantômes… Moi j’ai pas de famille, je suis désolé pour le surveillant, mais j’ai rien à perdre. J’ai rien à perdre. Au moins, là, je suis sûr d’être transféré. »

Verdict : cinq ans.

Pierre : « On dit jamais qu’au mitard on nous casse les côtes, on se fait frapper. Ça on le dit jamais ».

Verdict : deux ans.

Sébastien : « Moi aussi j’suis désolé. Mais pour vous, on est juste des numéros d’écrou. »

Verdict : un an.

Les peines sont extrêmement lourdes. Ce sont au total plus de treize années de prison qui ont été distribuées. Pour rappel, la mutinerie de Clairvaux qui avait rendu le bâtiment A inutilisable pendant plusieurs mois en 2003 n’avait été sanctionnée par aucun procès : les prisonniers avaient pris soin de détruire en premier lieu toutes les caméras de vidéosurveillance, et personne n’avait moufté ; la destruction au 3/5e de la centrale d’Ensisheim en 1988 avait abouti à des peines de quatre ans pour les meneurs. La sévérité du procès de Vezin est exemplaire. Les juges ont suivi les réquisitions du parquet sans entendre les personnes qu’ils avaient en face d’eux. Il fallait rassurer les syndicats de surveillants et se serrer les coudes entre braves gens – ce qui n’empêchera pas lesdits syndicats de bloquer les parloirs quelques jours plus tard. Il fallait aussi défendre les nouvelles prisons, décriées par tous, jusqu’au contrôleur général des lieux de privation de liberté !

D’ailleurs, il faudrait parler de double, voire de triple peine : en plus des peines d’emprisonnement, les prisonniers ont droit au mitard, à l’isolement et aux transferts disciplinaires. En ce qui concerne le prisonnier qui a pris un an pour avoir jeté une bouteille d’eau et un savon, la peine est très, très lourde, car il devait sortir le mois suivant, il avait trouvé un travail à l’extérieur et sa compagne l’attendait. C’est sa conditionnelle qui saute, les sursis qui tombent et la peine qui se prolonge indéfiniment.

Cette sévérité s’explique aussi par le recours à la comparution immédiate. Les avocats auraient dû conseiller aux accusés de la refuser. On sait par expérience que les jugements en comparution immédiate aboutissent généralement à des condamnations très lourdes. Souvent, les personnes acceptent la comparution immédiate de crainte d’être placées en détention provisoire. Ici la question ne se posait pas, les accusés étant déjà enfermés. Refuser la comparution immédiate, c’est se donner le temps et les moyens de préparer sa défense, de contacter des soutiens extérieurs pour une solidarité active, de faire connaître son histoire, bref ne pas se jeter dans la gueule du loup. Ça peut aussi permettre de choisir son avocat. On sait que les avocats commis d’office ont une implication moindre, voire nulle dans les dossiers des accusés, d’autant qu’ils n’y ont accès que quelques heures avant l’audience. Cela peut éventuellement permettre une défense commune, et éviter, comme lors de ce procès, les défenses individuelles, où chaque avocat charge les autres accusés pour disculper son « client ». Cela allait d’ailleurs à contre-courant de l’attitude et des déclarations des accusés eux-mêmes. Ils sont toujours restés solidaires les uns des autres, sans se charger mutuellement, ils s’efforçaient même de se couvrir les uns les autres.

De même, on ne peut que regretter que les prisonniers de Vezin n’aient pas fait appel, par crainte d’une condamnation plus lourde. Faire appel aurait pu leur laisser le temps de préparer ce procès, de prendre contact avec des avocats, et d’être nombreux dans la salle d’audience. Ce lien avec l’extérieur est essentiel dans la construction d’un rapport de force et de complicités. Être présents lors des procès permet de comprendre ce qui se joue dans un mouvement au-delà de son traitement médiatique. C’est aussi un moment où il est possible de montrer aux prisonniers qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent compter sur du monde dehors, bref qu’ils ont été entendus.

 « J’ai payé le prix fort parce que

j’ai osé dire ce que tous les détenus

pensent très fort »

 

 Centre pénitentiaire de Vivonne,

 21 avril 2012

« Salut, J’ai eu grand plaisir à recevoir vos lettres. Ça fait chaud au cœur de savoir qu’il y a des amis qui sont sensibles à ce qui s’est passé à Vezin. Malheureusement j’ai payé le prix fort parce que j’ai osé dire ce que tous les détenus pensent très fort. J’ai essayé de me faire comprendre par tous les moyens. Dès mon arrivée à Vezin le 4 janvier 2012, j’ai tout de suite expliqué mon cas. À Rennes, je ne peux pas voir ma fille qui habite en Hollande, et pour protester j’ai pris quatorze jours de cachot. Au terme de ces quatorze jours, j’ai refusé de sortir et j’ai fait cinquante et un jours d’affilée, et trente-huit jours de grève de la faim. J’ai vu Monsieur Bauer, et il m’a promis de s’occuper de mon transfert. Je suis sorti du cachot et ils m’ont mis au rez-de-chaussée d’une unité du centre de détention qu’ils ont appelé le zéro, avec des gens qui n’ont pas droit à la parole ni de se plaindre de leur condition, enfermés 22 heures sur 24. J’ai vu la misère de jeunes désœuvrés, des gens qui ne mangent pas à leur faim et qui ramassent les mégots en promenade. Moi qui avais encore du chemin à faire, ma date de sortie en 2020, l’espoir que j’avais ma conditionnelle en 2013… Je voyais l’horizon s’assombrir devant moi. J’ai tapé à toutes les portes. J’ai alerté Monsieur Delarue sur mon cas, j’ai écrit à l’OIP. Tous m’ont répondu. J’ai vu le Spip, la chef de détention, mais j’ai pas trouvé de l’aide. Après j’ai été désespéré et on m’a poussé à faire le mouvement. Avant ça, comme vous l’avez entendu au palais de justice, en quatorze ans de prison, je n’ai eu que trois incidents. Je voulais me battre pour ma fille qui a 7 ans. Je savais que c’était une bataille perdue d’avance, le pot de fer contre le pot de terre, mais la résistance n’est pas finie. Je veux faire savoir ce qui s’est passé au monde entier. J’ai écrit à M. Marzouri, président tunisien, qui a été avant, dans les années sombres, sous la dictature de Ben Ali, un fervent défenseur des droits de l’homme, il en était même le président, pour l’alerter sur ce qu’on subit en étant d’origine étrangère. Moi j’ai grandi en France et je suis fier. J’ai grandi dans le XXe à Paris, à Belleville, dans une diversité incroyable : Juifs, Arabes, Africains, Chinois. Je n’ai jamais été islamiste, comme ils ont écrit à Ouest-France. Je suis tombé pour trafic et j’ai été extradé de Hollande en 1998. Je fais ma prière, étant musulman, et ça s’arrête là. Les petits jeunes qui étaient avec moi, je n’ai aucune idée où ils sont. C’est des petits malheureux qui m’ont touché au plus profond de mon âme.

Voilà à peu près le résumé de ce qui s’est passé. Vous avez vu que le surveillant n’avait aucune trace de violences, parce que ce n’était pas le but, et c’est moi qui lui ai permis de partir. Je ne voulais pas qu’on l’enferme, ni le prendre en otage. Tout ce qu’on voulait c’est qu’on entende notre souffrance. Mais voilà, ça continue. Moi, jeudi je passe au prétoire pour être jugé en interne et je risque le maximum de trente jours de mitard. Triple peine : cinq ans, trente jours de mitard et un éloignement encore plus important, puisque après trois mois d’isolement, je serai transféré en centrale à Lannemezan. Mais je me battrai pour être rapproché de ma famille. Ma sœur et mes frères à Paris, ils peuvent accueillir ma fille.

Voilà mon histoire, juste les derniers mois passés en Bretagne. J’ai décidé de ne pas faire appel parce que je sais que je risque d’être condamné plus lourdement. J’en ai la conviction, et je laisse au jeune homme Grégoire de faire appel, il a plus de chances que moi s’il bénéficie de mon absence pour qu’on lui abaisse la note. Je l’espère.

 Je veux vous embrasser, et merci de votre soutien. Je fais des bisous à tous vos auditeurs et souhaite bon courage aux familles de détenus et aux détenus, passez-leur mon amitié et dites-leur de ne pas flancher et de garder le moral.

Merci mille fois.

 Votre ami, FAOUZI ».

Chronique des luttes au CD de Roanne, octobre 2011-octobre 2012

Parue dans l’Envolée n°33, octobre 2012 : Dossier sur les luttes récentes

 MOUVEMENTS AU CENTRE DE DÉTENTION DE ROANNE

 Dans l’Envolée n°30, nous avons publié l’interview d’un ancien prisonnier qui parlait de ses trois années passées au centre de détention (CD) de Roanne (Loire). Nous avions alors retenu de cette taule nouvellement construite, « grand confort », que c’était une version très aboutie de la carotte et du bâton. A priori, ça marche, puisque le CD de Roanne se donne des airs de « maison de retraite »… Du moins, c’est ce qui se dit ! Mais au bout d’un an, le vernis s’est effrité lorsque des évènements exprimant le ras-le-bol des prisonniers nous ont été communiqués. Nous partageons ici avec vous les luttes qui ont animé le CD de Roanne de fin 2011 à mi-2012 et suscité des soutiens réguliers alentour.

La petite chronique est suivi d’une lettre sortie en Juin 2012 du quartier D0 du CD de Roanne.

A NOUS DE JOUER !

De nombreux prisonniers galèrent (souvent depuis plus d’un an) pour obtenir des aménagements de peine et des permissions de sortie, qui sont soumis à l’avis d’un expert psychiatre . Or, ce monsieur est débordé ! Des prisonniers, des proches , parfois des avocats et l’Observatoire international des prisons (OIP) font pression sur l’administration pénitentiaire (AP) et ses collaborateurs pour faire bouger la situation. Une vague d’expertises psy est soudain organisée afin de ne pas discréditer l’organisation locale du suivi socio-judiciaire. Cependant une question de fond reste sans réponse : comment lutter contre le suivi socio – judiciaire comme rouage du système carcéral ?

NOVEMBRE 2011

Gurbet Askaroglu, prisonnier au CD, est à l’initiative de pétitions pour dénoncer le fonctionnement des parloirs, et notamment des parloirs UVF (unités de vie familiale), des fouilles, du travail aux ateliers, etc. La répression de l’AP locale est immédiate. Vous trouverez dans ces pages une lettre dans laquelle il raconte les procédés utilisés par les surveillants couverts par la hiérarchie pour rendre tricard un prisonnier au sein de la détention*. D’ailleurs, les surveillants ne tardent pas à lui reprocher ses soutiens extérieurs. Contacté par téléphone par le collectif Papillon, Georges Boyer, directeur du CD, est agacé : « Mais vous, là ! l’Envolée, Papillon ! vous n’avez pas votre mot à dire sur ma manière de gérer mon établissement. » Gurbet sera enfermé trois mois au quartier d’isolement puis au bâtiment 0 (D0) dont il dénoncera le régime portes fermées, jusqu’à ce qu’il obtienne un transfert dans la foulée des luttes de juillet décrites ci-après.

25 AVRIL 2012

Des prisonniers rendent publique par le biais de divers collectifs une lettre ouverte de revendications à l’AP et à la juge d’application des peines du tribunal de Roanne, Ludivine Chetail**. Elle est reprise dans les médias locaux. Pour éviter les répressions et peut-être pour faire durer la lutte, les prisonniers ont choisi l’anonymat. Entre autres, les revendications portent sur l’abolition des expertises psychiatriques, la fermeture immédiate des quartiers d’isolement et disciplinaire, la fermeture du prétoire, l’accès libre aux parloirs, l’arrêt des fouilles à nu, etc. La direction de l’AP roannaise fait la sourde oreille et joue la grande muette. Elle est agacée de ne pas réussir à identifier les prisonniers collectivement signataires de la lettre de revendications.

6 MAI 2012

Un rassemblement a lieu aux abords du CD pour exprimer une solidarité avec les prisonniers de Roanne. D’ailleurs, ce week-end-là est plutôt tendu, marqué par plusieurs altercations entre prisonniers et surveillants et une tentative de suicide à l’intérieur.

MI-JUIN 2012

Un des prisonniers accusés de violence lors de ce week-end mouvementé passe en procès au tribunal de Roanne***. Lui aussi a déjà connu les joies du mitard et du D0. Pour sa défense, cinq détenus se solidarisent et transmettent des lettres à son avocat. Toutes témoignent des provocations répétées d’une bande de surveillants dont il a fait l’objet. Elles confirment aussi les violences physiques et psychologiques subies, déjà rapportées par sa famille à des collectifs anticarcéraux. Malgré ces éléments, ce prisonnier écopera d’une peine supplémentaire de deux années pour violence sur maton. Ce procès révèle les connivences quasi organiques entre les représentants de la justice et la matonnerie de Roanne quand il s’agit de réprimer les prisonniers récalcitrants. Des collectifs anticarcéraux harcèlent l’AP roannaise de coups de téléphone et de courriers pour tenter de briser l’isolement dans lequel la direction de Roanne veut le maintenir. Si ce mode de soutien reste dérisoire, l’agacement des geôliers est néanmoins palpable : les hauts murs du CD ne suffisent plus tout à fait à cacher les réalités de la taule.

FIN JUIN 2012

Un prisonnier écrit une lettre pour alerter et dénoncer le quotidien au D0. Du fait de la censure du courrier, des collectifs anticarcéraux n’en prendront connaissance que début septembre 2012. Son contenu préfigure les évènements qui vont suivre… (ndlr : vous pouvez lire cette lettre sur le site)

4 JUILLET 2012

Quatre prisonniers du D0 refusent de remonter de promenade. En effet, la direction de Roanne vient de pondre une note de service instaurant de nouvelles règles défavorables aux prisonniers. Elle refuse le dialogue, ordonne une répression sévère du mouvement et le transfert des quatre au mitard . Depuis les cellules, des prisonniers lancent des projectiles (savon, bouteilles de shampoing…) sur les matons tandis que d’autres filment la scène clandestinement afin de la diffuser le plus largement possible. Ils l’accompagnent d’une lettre explicative pour affirmer leur solidarité. La vidéo tourne sur des sites Internet, accompagnée d’appels à se solidariser. La matonnerie se prétend quant à elle piégée. La méthode de répression qu’elle emploie n’a pourtant rien d’exceptionnel. La singularité, c’est qu’elle est vue hors les murs.

Pendant une semaine, les « tensions à la prison de Roanne » sont évoquées dans la presse locale, sur Internet et sur France 3 Saint-Etienne, et pour une fois pas uniquement du point de vue des geôliers. Nous apprendrons après coup la violence du transfert des quatre au mitard : tête cognée contre les portes pendant le trajet, absence de soins médicaux, harcèlement (réveil à plusieurs reprises chaque nuit, coupure d’eau…)****.

NUIT DU 12 AU 13 JUILLET 2012

Des tracts sont placardés dans le centre-ville de Roanne et aux abords de la prison. Le texte revient sur les événements du 4 juillet pour dénoncer le système carcéral et donner les noms des matons qui tabassent. Si le réveil à Roanne est pour le moins inhabituel, nous savons maintenant qui fait quoi dans cette taule.

SAMEDI 14 ET DIMANCHE 15 JUILLET 2012

Les surveillants se vengent à leur manière, exacerbent les tensions, et créent l’insécurité dont ils se plaignent tant : ils ferment la détention, suppriment les promenades pour l’ensemble des prisonniers et tentent de les confiner dans leurs cellules. Toutes les activités sont bloquées. Ils empêchent également le déroulement des parloirs : les proches venus rendre visite aux prisonniers attendent devant la porte pendant trois heures jusqu’à ce que le premier tour de parloir ait finalement lieu à 17 h 30. Les autres tours sont annulés ; et peu importe les kilomètres parcourus par les proches !

Les équipes régionales d’intervention et de sécurité (Eris) sont appelées en renfort pour le week-end. La distribution de la gamelle est repoussée à 21 h 30. Pourtant, les prisonniers ne lâchent pas l’affaire, et certains protestent avec les moyens dont ils disposent. Des départs de feu se produisent. Le dimanche 15, certains s’apprêtent à bloquer leurs étages pour ne pas être de nouveau confinés en cellule. Ils obtiennent rapidement des garanties de la direction à ce sujet.

UN PEU PARTOUT…

Durant l’été, des réunions publiques sont organisées dans quelques villes pour parler et faire parler de ces événements. Le 30 juillet 2012, une balade en solidarité avec les prisonniers de Roanne a lieu dans les rues de Lyon. Le quartier de la Guillotière est recouvert de tags et des tracts sont distribués : ils évoquent les turbulences survenues récemment dans diverses prisons , expriment un point de vue anticarcéral et appellent à se solidariser avec les luttes des prisonniers . Un rassemblement a lieu dans la foulée devant la direction régionale du Service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip), dont les personnels sont incommodés dans leur sale besogne par du bruit, des tags, du produit puant, et une banderole « solidarité avec les prisonniers en lutte ».

Dans la nuit du 20 au 21 août, le tribunal de Roanne est tagué : « Feu aux prisons. V., tu veux des balances, tu n’auras que notre haine ». Le procureur, perspicace, annonce dans la presse locale qu’il pense que cette décoration est « probablement liée aux incidents récents à la prison de Roanne ». Une nouvelle fois, la municipalité dépêche ses services techniques pour ôter ses mots que la justice et l’AP ne veulent donner à voir !

Nous tirons deux conclusions de ces luttes de Roanne. Pour être plus fortes, les luttes ne doivent pas être isolées entre elles et doivent se renforcer de taule en taule. Elles doivent également trouver des soutiens extérieurs pour être relayées et renforcées. Dedans comme dehors, les attaques contre l’AP et la matonnerie gagnent en efficacité si elles sont régulières, multiformes et tiennent compte du contexte, pour inverser le rapport de force et soutenir les prisonniers en lutte (mais pas que !) qui le souhaitent.

Depuis l’extérieur, faire circuler des informations et des messages ne suffit pas pour donner de la force à la lutte contre les prisons. Les idées ne manquent pas : organiser des manifs , des réunions publiques, imaginer des actions, faire des affichages, écrire des lettres et des courriers pour harceler l’AP, les Spip, les médecins de l’UCSA, les entreprises cogestionnaires du système carcéral, etc .

notes :

* Nous ne publions pas sur ce site internet la totalité des articles qui figurent dans le journal, mais vous pouvez lire le récit original et complet de Gurbet Askaroglu ici : http://lenumerozero.lautre.net/article2434.html

** Vous pouvez lire cette lettre de revendications ici : http://lenumerozero.lautre.net/article2401.html

*** Vous pouvez lire un compte-rendu de ce procès ici : http://lenumerozero.lautre.net/article2431.html

**** Vous pouvez voir la vidéo et la lettre l’accompagnant ici : http://rebellyon.info/Violences-penitentiaires-au-Centre.html et écouter l’interview d’un des quatre prisonniers ayant participé au blocage ici : http://lenumerozero.lautre.net/article2473.html

 

Lettre d’un prisonnier incarcéré au D0 :

CD de Roanne, 21 juin 2012, à 19 h 36

« Madame, Monsieur,

Bonjour, Je vous écris ce courrier car la situation du D0 du CD de Roanne où je suis actuellement incarcéré est invivable au quotidien. La plupart des surveillants, sans généraliser, sont toujours sur la défensive avec comme seule optique de toujours prendre le dessus verbalement sur les détenus du D0, parce qu’ayant été au E 3e étage, les surveillants n’étaient pas du tout comme ça. De plus je ne suis pas rentré de permission et depuis on m’en veut. Pour aller à la cabine téléphonique, même ayant mis le drapeau et sans taper à la porte, c’est toujours pareil, aucune réponse, et après, ils s’étonnent de retrouver des téléphones portables dans les cellules des détenus. Pour laver ses habits, je ne vous en parle pas, je crois que traverser le Pacifique à la nage serait plus facile. Tout ça pour vous dire que franchement, là c’est trop. Au point que j’en suis arrivé à me dire que j’étais bien mieux en maison d’arrêt, alors que logiquement ça devrait être le contraire.

Sur ce, je vous remercie d’avance. Je vous remercie d’avoir pris le temps de lire ce courrier, parce que la situation se dégrade de jour en jour et c’est nous qui payons les pots cassés. » ANONYME

A lire aussi la lettre de Nabil depuis le quartier d’isolement du CD de Roanne

Vous pouvez aussi lire l’introduction plus générale au dossier sur les luttes qui ont lieu durant l’année 2012 « on est pas des chiens » publiée dans le numéro 33

 

 

« On est pas des chiens », dossier sur les mouvements en 2012

Introduction du dossier sur les récents mouvements contre la prison, paru dans l’Envolée n°33, octobre 2012.

 « On est pas des chiens »

Les prisonniers qui se sont mobilisés dans les récents mouvements dénoncent les conditions de « vie » à l’intérieur, mais de façon si concrète, si loin de la langue de bois ou du mensonge qu’ils posent en même temps la question fondamentale de l’enfermement lui-même.

Beaucoup de prisonniers se sont retrouvés dans le refus de tous les aspects de la situation carcérale, qu’il s’agisse de la fréquence et des conditions des parloirs et des promenades, de l’absence d’activités, du prix des cantines et de la télévision, des conditions de travail, de la fermeture des cellules pendant la journée, des aménagements de peines inexistants, des refus de transfert. Ils dénoncent aussi l’existence des quartiers d’isolement, des prétoires et du mitard : bref, de tout ce qui fait l’enfermement.

Ces refus largement partagés ont pris des formes très diverses : pétition collective à Ducos ou à Argentan, blocage à Seysses, révolte à Vezin, agitations diverses, pétition collective et diffusion médiatique d’agissements de l’AP à Roanne, blocage des ateliers à Annœullin. Pour les prisonniers, à chaque fois, il s’est agi de faire la lumière sur ce qui se passe en prison, sur la réalité de l’univers carcéral et judiciaire, et en même temps d’instaurer un rapport de force qui leur permette de résister à la toute-puissance des enfermeurs.

 Lorsque des médias officiels accordent une certaine publicité à de tels événements, ce n’est que pour les faire sombrer dans l’immédiateté spectaculaire du fait divers Kleenex. Au pire, ils servent d’arguments aux matons pour appuyer leurs revendications syndicales relatives au « manque de personnel et de moyens » face à des prisonniers dangereux – et rappeler une fois de plus « l’extrême pénibilité de leur métier ». Et lorsque des prisonniers sortent eux-mêmes des images clandestinement – avec tous les risques que cela comporte –, ces images sont à leur tour avalées et digérées par le dispositif médiatique. Qui se souvient encore de la vidéo réalisée par des prisonniers de Fleury il y a un peu plus d’un an et diffusée à la télévision ? Une image de plus, montrant une violence ordinaire dans un lieu qui, pour le spectateur, est nécessairement violent du fait même des personnes qui y sont enfermées.

Les prisonniers du centre de détention de Roanne qui ont réussi à diffuser une vidéo sur YouTube en juillet dernier ont tenté de contourner cette difficulté : cette vidéo est accompagnée d’un texte rédigé par des prisonniers pour expliquer les événements qui ont conduit à l’intervention violente des matons. Ils évoquent au passage le sort réservé aux prisonniers, frappés et emmenés de force au mitard. La vidéo permet ainsi de rendre visible l’antagonisme entre les prisonniers et leurs geôliers – une conflictualité souvent masquée par une apparence de paix sociale. Elle laisse entrevoir une histoire collective qui s’inscrit dans le temps, et c’est cela qu’il s’agit de faire vivre aujourd’hui. Dans ce cas de figure, lorsque les événements se répètent, se font écho, ou lorsqu’ils sont mis en avant par des relais extérieurs, on obtient un degré de visibilité qui semble gêner l’AP et les surveillants. Deux mois plus tard, on reparle de Roanne et de Seysses dans le Monde… mais uniquement comme signe d’un « problème » sécuritaire, celui de la présence de plus en plus massive des téléphones portables en prison.

En prison, les mouvements se construisent de façon discrète, sinon invisible, au fil du temps, et ils éclatent souvent dans l’urgence, lors d’occasions propices, par définition impossibles à planifier. Il est par fois difficile pour ceux qui prennent part à ces luttes de comprendre la lenteur des réactions extérieures ou leur absence pure et simple, mais ce n’est pas évident d’être informé rapidement de ce qui se passe, ni de s’organiser pour être un peu plus qu’une poignée à se rassembler devant un prison. Le déménagement des prisons hors des centres-villes les a rendues plus invisibles que jamais, plus difficilement accessibles, et on se rassemble moins spontanément devant leurs murs. Pour imaginer être prévenus d’un mouvement quelques jours auparavant, il faut une complicité déjà construite. Le temps de la prison n’est pas celui de l’extérieur : la solidarité a besoin de temps pour se mettre en place, de liens avec l’intérieur, de contacts réguliers construits localement, d’astuces mises en place pour se parler à travers les murs sans être entendus par l’AP. Si les vieilles méthodes des années 1980 ne sont plus trop à l’ordre du jour, d’autres sont désormais possibles : les prisonniers parviennent par exemple à s’adresser directement aux médias officiels… Ce qui était inconcevable il n’y a pas si longtemps peut désormais être développé et utilisé de façon bien plus efficace, avec un peu d’imagination.

Dans les derniers numéros de l’Envolée, il avait été beaucoup question du recours aux plaintes individuelles, aux doléances particulières : cette méthode est largement utilisée par les prisonniers pour rendre publique la réalité carcérale. Tout en essayant de s’assurer un quotidien un peu plus vivable, on crée ainsi un conflit avec l’administration pénitentiaire. La principale limite de la démarche, c’est qu’elle épargne les enfermeurs qui restent libres de faire du cas par cas. L’état avait lui-même créé un organe de contrôle pour « traiter les dysfonctionnements » dénoncés par des prisonniers. On peut facilement vérifier que face à des mouvements collectifs, cet organe de contrôle des lieux de privation de liberté n’a jamais choisi de dépasser le cadre juridique : on n’a pas entendu M. Delarue faire le moindre commentaire sur la vidéo de Roanne – dont il a forcément eu connaissance, et dans laquelle on voit une intervention musclée de matons dans une cour de promenade… Pas plus de réactions de soutien de la part de l’Observatoire international des prisons (OIP), qui s’est même immédiatement désolidarisé du mouvement du centre de détention de Roanne en critiquant la diffusion de la vidéo. Ce n’est pas une surprise : pour préserver une prétendue neutralité, un statut d’observateur soi-disant impartial, les organisations subventionnées par l’état ne soutiennent pas plus que les organismes d’état les actions jugées illégitimes ou violentes.

 Ce qu’on pourrait imaginer, ce serait que des collectifs qui ont des démêlés avec la justice et tâtent des geôles républicaines – que ce soient des ouvriers en grève qui ont commis des délits au cours de l’occupation de leur usine, des lycéens inculpés pour dégradations ou encore des familles mobilisées après des violences policières – voient plus loin que la seule défense de leur proche inculpé. Ce qui peut fonder cette solidarité, c’est de comprendre que le système carcéral est une composante essentielle du système capitaliste, et qu’il concerne de plus en plus de personnes : voilà ce qu’il faut rendre évident aux yeux du plus grand nombre. La question est toujours la même : comment imaginer dépasser le soutien de cas particuliers pour partager un point de vue anticarcéral et antijudiciaire ? Et de là, comment imaginer une solidarité plus concrète, massive et évidente avec les prisonniers qui se battent à l’intérieur ?

Ce petit journal ne peut pas répondre à ces grandes questions , mais il est sûr que manifester sa solidarité, c’est montrer aux prisonniers qu’ils ne sont pas complètement isolés et à l’AP qu’elle ne peut pas toujours bénéficier d’un anonymat qui couvre toutes ses exactions : assister au procès pour soutenir les prisonniers inculpés comme à Vezin-le-Coquet, par exemple , envoyer des mandats individuellement ou par des caisses de solidarité pour aider ceux qui se trouvent en difficulté, au mitard ou à l’isolement , écrire aux prisonniers… Il y a les affiches avec les noms des matons respon sables des violences qui ont été placardées dans la ville de Roanne… Il y a aussi des émissions anticarcérales, modestes c’est sûr, mais qui forment un petit réseau, dont le premier objectif est de se faire les porte-voix des paroles et des actes de prisonniers et prisonnières en lutte . Les mouvements que nous décrivons ici ont tous été longuement présentés et débattus dans toutes nos émissions, et cela a permis à de nombreux prisonniers d’être informés de ce qui se passait dans d’autres prisons.

Le rôle des radios peut être très immédiat, tandis que le journal, lui , cherche plutôt à inscrire dans la durée tous ces mouvements qui auraient vite fait d’être jetés aux oubliettes, à restituer leur densité en publiant plates – formes de revendications, lettres de l’intérieur, comptes-rendus de procès…

Manifester sa solidarité avec les mouvements, informer pour rassembler autour d’eux, contribuer à les inscrire dans la durée, développer une capacité de réaction rapide : voilà les objectifs que visent l’Envolée et les différentes émissions anticarcérales, non pas en les portant à quelques-uns, mais en les propageant pour être plus nombreux à comprendre que lutter avec les prisonniers, c’est aussi se battre contre ce monde qui génère toujours plus d’enfermement – sauf que eux vivent directement et quotidiennement cet enfermement ! Autrement dit, il s’agit de construire avec eux une réelle capacité de nuisance.

Note :

Vous pouvez lire la chronique des luttes au CD de Roanne publiée dans le numéro 33.

Les articles publiés dans le journal L’Envolée 33 ne figurent pas tous sur ce site. Vous pouvez néanmoins trouver sur internet les pétitions que nous évoquons :

Pétition des prisonniers d’Argentan

Pétition des prisonniers de Ducos