« Ca valait pas la peine, mais ça vaut le coup ! », Abdel Hafed Benotman

Hafed est mort… m’enfin, il ne nous quitte pas ! Son au-delà d’athée -et sacrément daté- est parmi les vivants, entre autre ici. Dans ce journal qu’il a crée avec d’autres il y’a de ça quinze piges. Hafed n’a jamais choisi entre le voleur et l’écrivain. Un voleur qui écrit ? Un écrivain qui vole ? Merde aux identités. C’était un ami qui se bagarre, rigole des yeux et partage. Pas d’autre hommage donc ; il n’en n’aurait eu que foutre.

Tenir un engagement, pris avec lui et à sa suite. Continuer à lire et faire lire les écrits des enfermés qui pensent le sort qui leur est fait. Celles et ceux qui, comme lui, se disent réfractaires aux sévices du travail obligatoire, au racisme poli d’une république satisfaite, à l’hypocrisie d’une société qui torture démocratiquement, à la bêtise suffisante des juges et de leurs valets, à l’arrogance de l’économie et de ses hommes en arme.

Bref, continuer à cracher de laids mots -pas de l’émo attention- sur une époque qui n’a de cesse de se refermer sur nos corps et nos crânes. Continuer à trouver, comme lui, les paroles justes et les actes conséquents pour armer nos refus. Faire vivre son humour -forcément noir- et la justesse de son regard, désespéré mais pas résigné. Et ce pense-bête : « Rendre la justice, en voilà une belle expression ! La vomir ».

Vive Hafed, vive les voleurs qui veulent rester honnêtes (et vice versa).

Pour commencer à continuer (re)lisons ce texte d’Hafed publié dans le numéro 4 du journal (téléchargeable au bas de la page), en janvier 2002. D’autres textes suivront dans les jours qui viennent, avant la publication du prochain Envolée qui fera bien sur une large place à l’ami AHB.

Haine ami public n°1

Pièce à l’étal du théâtre social, de la guignolade médiatique, du cirque d’État ou one man show pour acteur schizophrène souffrant de dualité interne.

Décor : le crâne vide d’un homme.

Accessoires : deux pensées contradictoires.

Costume : la nudité intellectuelle.

Mise en scène : mise en chaîne d’usine ou de prison ou de télévision.

– Qui est l’ennemi public numéro un ?

– Le chômage ?

– Non.

– Le sida ? La peste ? La lèpre ? Les maladies orphelines ?

– Non ! Ce sont les marraines de nos Téléthons, ces muses-là !

– La famine dans le monde ?

– Non. Celle-là nourrit plus de beau monde qu’elle n’en fait crever.

– La guerre ?

– Non. Je ne vous permets pas de médire de cette idée divine du génie humain qui a fait toutes nos grandes civilisations !

– La misère ?

– Non. Celle-ci est synonyme de justice puisque même le plus pauvre des plus pauvres est toujours assez riche pour trouver plus pauvre que lui.

– Putain de bordel à cul… Qui est l’ennemi public numéro un ? Un homme

seul ?

– Euh… cela veut dire pas en troupeau ?

– Oui, seul sans le groupe.

– Mais seul avec des amis que nous ne connaissons pas ?

– On peut voir ça comme ça.

– Ah là, oui, il peut être dangereux et donc ennemi public numéro soixante-douze !

– Mais nous cherchons le number one ! Celui qui fait vendre du papier presse ?

– Oui oui.

– Celui qui fait qu’on pense à lui et non aux amis publics cités dans le listing interrogatif du début ?

– Voilà voilà.

– Alors vous voulez dire… ceux qui mettent en danger le public social des bons braves honnêtes gens ?

– C’est ça !

– Ah, ceux dont on fait des films hollywoodiens qui remplissent les caisses d’argent alors que dans les fictions on les voit vider ces mêmes caisses.

– Parfaitement !

– Vous voulez parler des assassins violeurs d’enfants ?

– Non ! Ceux-là sont des malades.

– De quoi ?

– D’avoir été nos cobayes et, d’ailleurs, de mémoire d’homme, jamais un tel criminel n’a été titré du noble titre morbide d’ennemi public numéro un.

– Oh ! la la ! vous ne parlez tout de même pas des gangsters du Milieu ?

– Non non, ceux-là sont souvent intérimaires de notre système social, ils ont

même eu une ANPE qui s’appelait la Carlingue, puis le SAC, etc.

– Merde de merde ! Vous désignez les voleurs ?

– Parfaitement ! Vous avez mis dessus notre doigt accusateur !

– Comme Jacques Mesrine ?

– Oui oui celui-là !

– Le peuple l’aimait bien celui-là !

– Jamais de nos vies !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

– Mais pourtant dans un sondage Paris-Patch, « le pet des mots le rot des photos », distillateur d’aliénation, il a été je crois élu Homme de l’année 1978 par les Français ?

– C’était de l’intox !

– Comme l’abbé Pierre et Cousteau ?

– Non, là c’était de l’info !

– Mais si ça avait été vrai, il aurait fallu gracier Mesrine même évadé puisque le peuple français l’élisait Homme de l’année et que la justice, qui l’avait condamné à vingt ans de QHS, est rendu, au nom du peuple français. Mais, au fait, vous leur reprochez quoi aux voleurs ?

– Le pire !

– De braquer des banques ?

– Même pas !

– De s’évader de vos prisons ?

– On s’en fout comme de l’an 40 !

– L’an 40 de la Deuxième Guerre mondiale ?

– Ce 40 et les autres… Sauf le 40 des voleurs !

– Nom d’une bite chauve… Je pige pas votre haine des voleurs.

– Eh bien monsieur Ducon ! Je vais vous expliquer ! Ces enfoirés de voleurs sortent l’opinion publique de leurs cauchemars désespérants de banalité où l’hypnotisme politique les a plongés et les font rêver !

– Rêver de quoi ?

– De se faire voleur comme eux !

– Et alors ?

– Et alors c’est la révolution !

– Ah, comme les terroristes ?

– Non, ça c’est des potes.

– Quoi ?

– Oui ! C’est des potes… qui veulent notre place comme l’ami veut ta femme. C’est rien ! Quand on ne peut pas la leur refuser, on leur en fait une petite et le tour est joué.

– Même les Basques ?

– Oui.

– Les Bretons ?

– Bientôt, s’ils cessent d’être têtus à vouloir parler breton, c’est dur à apprendre.

– Les Corses ?

– Longtemps que c’est fait.

– Mais ce sont vos ennemis…

– Adversaires seulement et pas publics. Ils veulent notre système et quand ils l’ont, on leur laisse le temps de l’améliorer pour que nous puissions le reprendre ensuite. Dès qu’ils nous ressemblent, on cesse les hostilités.

– Par la révolution ?

– Non ! Par le terrorisme.

– Et la révolution de 89 ?

– C’est le brouillon de celle de 17.

– Je parle de la France pas de la Russie.

– Entre nous, il n’y a pas de frontières. Revenons au terrorisme…

– Mais ils tuent aussi avec les attentats.

– Ben comme nous avec nos guerres.

– Mais ils font des bombes !

– Beaucoup moins dangereuses que nos lois.

– Alors l’ennemi public numéro un vous pouvez pas en faire un intérêt numéro un.

– Ben si, mais ils veulent pas.

– Comment ça ? Trop de pureté ?

– Non, trop de connerie ! Ils veulent pas être des adultes responsables, ils ne désirent qu’une chose…

– Quoi ?

– Être des hommes.

– Hein ?

– Ouais ! Des hommes et pas des mannequins automatisés individualistes corporellement mais clonés dans la tête.

– C’est affreux c’que vous dites.

– Z’êtes qui vous…

– Ben un homme…

– Vous faites quoi ?

– Ben ma vie.

– C’est tout ?

– Euh… oui.

– Bougez pas de là j’ai quelque chose pour vous.

– Quoi ? Un cadeau ?

– Mieux que ça ! Un boulot, un job, une vocation… Hé les gars ! Amenez les flingues et les journalistes, j’en ai trouvé un nouveau…

– Un nouveau quoi ?

– Ennemi public numéro un !

– Attendez.

– Allez, en piste.

– Mais je ne veux pas frapper dans le public !

– Avec tout ce qu’on vient de se dire, croyez-moi, vous allez sacrément frapper l’esprit du public.

– Ca y est, j’ai compris…

– Trop tard, ducon !

AHB

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