Derrière Kohlantess, la violence de la prison

Le tsunami d’extrême droite qui s’est déversé dans les médias et sur les réseaux sociaux au prétexte d’une malheureuse animation à la prison de Fresnes achève de prouver que maintenant qu’il est ministre des prisons, l’ex-avocat Superdupont-Moretti n’assure plus la défense de grand-chose – si ce n’est celle de positions fascistes. Au-delà de cette drague éhontée, il est important de rappeler que les animations telles que « Kohlantess » – et les polémiques qu’elles suscitent – masquent avant tout la violence pénitentiaire et la nature  mortifère de la prison.

Cela fait plusieurs jours qu’on nous casse la tête parce qu’à Fresnes, un divertissement de deux heures a été organisé dans la cour de promenade de cette taule toute pourrie où les prisonniers vivent l’enfer tout le reste de l’année, entre l’insalubrité, les invasions de rats, la déshumanisation, l’entassement en surnombre, la masse de matons stagiaires qui passent dans cette usine carcérale… 

L’information qui désinforme, vous connaissez ? Celle qui ne parle jamais de l’horreur de la taule mais se réveille une fois par an pour couvrir massivement un karting… L’extrême-droite se jette là-dessus direct ; les plus dégueulasses parlent de « l’argent du contribuable » parce que raconter que les prisonniers s’amusent avec les sous des pauvres, ça fait toujours recette. C’est toujours la même rengaine : les prisonniers seraient « mieux traités que les pauvres qui, eux, ne peuvent pas se payer le karting » ou que « les malheureux SDF ». Suprême hypocrisie de commentateurs grassement payés par les télés pour passer le plus clair de leur temps d’antenne à casser du sucre sur le dos des pauvres qui profiteraient des allocs sans rien foutre. Tour de passe-passe qui permet d’escamoter le fait que la prison, c’est principalement pour les pauvres. En les y stockant, les gouvernements transforment la question sociale en question carcérale. Et quand ce vieux mensonge de la « prison-Club Med » redevient viral, quand tant d’internautes bien planqués derrière leur clavier ne cessent de réclamer que les prisonniers en chient toujours plus, ils nous rappellent que le rôle central de la prison est bien de faire souffrir ; de faire souffrir des pauvres pour faire peur aux autres pauvres, et qu’ils se tiennent sages. C’est pour ça que la prison sera toujours sale, déshumanisante, surpeuplée et mortelle. Le discours « progressiste » prétend répondre aux attaques de l’extrême-droite au nom du prétendu rôle de réinsertion de la prison ; c’est du vent. La prison ne réinsère pas ; les animations à grand spectacle qui y sont organisées non plus. Elles masquent la violence pénitentiaire, une fois de plus.

Le 1er novembre 2012, Gordana est morte à la prison de Fleury-Mérogis suite à un défaut de soins. Une semaine après, jour pour jour, un défilé de mode devait se tenir dans le gymnase de la prison. C’était prévu depuis longtemps, mais les prisonnières voulaient qu’il soit annulé pour respecter leur deuil… La direction n’en a tenu aucun compte. On a pu entendre aux informations qu’un défilé de mode était organisé à la prison de Fleury-Mérogis – mais dans tous les médias, pas un mot sur les femmes qui se sont rebellées pendant plus d’une semaine pour faire connaître la vérité sur la mort de Gordana par manque de soins ; sur leurs blocages de cellules, de promenade, leur grève de la faim, leur tabassage en masse par les Eris, sur leurs transferts disciplinaires à mille bornes de chez elles, sur leur douleur, sur leurs souffrances… Non, tout le monde parlait de cette « fabuleuse initiative » pour distraire les prisonnières… La bonne blague…

Autre exemple plus récent : fin septembre 2020, au sortir du premier confinement, en pleine pandémie, les syndicats pénitentiaires et les force de l’ordre décident d’organiser un match de boxe entre eux au gymnase de la prison de la Santé, sans masques bien sûr …. Trop fun ! A ce moment-là, les prisonniers n’avaient pas droit aux masques parce que ça cachait leur visage ! Pas droit non plus au gel hydroalcoolique, des fois qu’ils auraient eu l’idée de l’ingurgiter pour se saoûler la gueule. Le caprice de ces Rocky en uniforme a ramené le Covid en taule : des prisonniers ont été contaminés alors que les activités avaient été brutalement suspendues et les parloirs supprimés, puis rétablis – mais avec Plexiglas. 

Bref, c’est pas le Club Med, c’est de la propagande, c’est comme ça les arrange. Les médias se scandalisent aujourd’hui d’un Kohlantess qui n’a concerné qu’un nombre infime de prisonniers. Déjà, les femmes n’y ont pas eu accès, et une infime partie des prisonniers sélectionnés par l’AP a pu y participer, maximum deux heures. Détail révélateur : loin de se dresser contre le raz-de-marée démagogique qui a salué l’événement, les organisateurs n’ont rien trouvé de mieux à faire que de hurler avec les loups en supprimant la vidéo au prétexte qu’un participant avait un profil trop lourd à leurs yeux. Le gentil animateur n’est qu’un juge de plus.

Reste à espérer que les pouvoirs publics ne se jettent pas sur l’occasion comme à leur habitude pour faire passer de nouvelles lois scélérates dégradant encore un peu plus les conditions de vie des enfermés. Quant aux internautes qui relaient ce discours, qu’ils prennent garde : ils pourraient bien eux aussi se retrouver à manger la gamelle un de ces jours… Il n’y a pas les « « honnêtes gens » d’un côté et les « méchants voyous  » de l’autre, il y a une institution répressive dont le rôle est de maintenir un ordre social inégalitaire. Comme le disait la chanson de Trust, en taule, « il y aura toujours une place pour toi et ton fils ». A bon entendeur…

L’envolée, le 23 Août 2022


Commentaires

Une réponse à “Derrière Kohlantess, la violence de la prison”

  1. […] d’un Kholantess à la taule de Fresnes (voir le texte que nous avons écrit sur le sujet ici). Encore une fois, la polémique sur des prisons « ClubMed » masque la violence quotidienne du […]

Laisser un commentaire