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Combats et répression en détention, extraits de lettres de Christine

…depuis les prisons de La Talaudière, Corbas, Joux-La-Ville et Bapaume

Début novembre 2012, suite à une altercation avec les matons en allant visiter son compagnon au parloir à la taule de Corbas, Christine a été emmenée en garde à vue. Puis, en attendant un procès qui a eu lieu le 13 février, elle a été placée en détention à la Maison d’arrêt de La Talaudière à Saint-Etienne. Elle reste incarcérée depuis, et purge la somme de différentes peines écopées ces dernières années suite à de multiples insoumissions à l’autorité de différentes institutions (flics, administration pénitentiaire, institution psychiatrique,…).
Christine est bergère. Elle a notamment eu des soucis avec les institutions répressives lors de sa participation à des luttes contre la loppsi 2, contre le puçage des moutons.

Depuis son incarcération, Christine a eu de multiples embrouilles en détention. Elle a été placée au mitard (QD ou Quartier Disciplinaire) et au QI (Quartier d’isolement). Elle a été transférée de La Talaudière à Corbas (Lyon) puis à Joux-La-Ville. Aux dernières nouvelles, elle est maintenant à Bapaume, vers Lille (alors que ses proches sont dans le sud !) L’accumulation d’altercations en détention risque d’alourdir sa peine, voire de la mener à nouveau devant les tribunaux.
Dans différentes lettres qu’elle a pu faire sortir de prison, elle raconte ses combats en détention et la répression féroce. Elle souhaite que ces lettres (que nous avons récupéré un peu tardivement) soient diffusées auprès des groupes qui se préoccupent de ce qui se passe en prison, et publiquement. Nous vous en proposons ci-dessous de larges extraits.
Christine se bat et revendique au quotidien. Elle crie qu’elle refuse l’enfermement. Et se bat pour que, au minimum, ses droits soient respectés. Elle a entamé de nombreux recours administratifs et plaintes. Son avocat est Guy Nagel (Lyon), elle est en contact avec l’OIP (Obseravtoire International des Prisons).

N’hésitez pas à lui écrire à la prison de Bapaume, et tout soutien sera certainement le bienvenu !
Christine Ribailly – Centre de détention – Chemin des Anzacs – 62451 Bapaume Cedex.

Extraits des lettres de Christine :

Jeudi 31 janvier, QD de Corbas.

Ne reculant devant aucun défi pour vous fournir des infos fraîches et diverses, votre envoyée spéciale au pénitencier est maintenant au mitard à Corbas.
Je suis passée au prétoire (à la Talaudière) et j’ai pris quinze jours (de mitard) ferme et 8 jours avec sursis. Je ne croyais pas que six mois allaient s’écouler sans que ça me tombe dessus, même si l’idée était séduisante. J’ai donc appris que je serai transférée ce lundi 28 [ndlr : il n’y a pas de mitard au quartier femmes de la talaud].
(…) Dimanche 27 janvier, à la promenade, je me suis engueulée avec une fille pour la deuxième fois. Cette fois on a échangé des coups (J’en ai pris plus car elles étaient à 2 contre moi). Bien sûr c’est moi que les bleus ont remonté en cellule, menottée dans le dos. Après m’être calmée, j’ai demandé à téléphoner, comme j’y ai droit. En fait, la surveillante ne voulait pas m’ouvrir sans un surnombre de matons comme ils me le font souvent, malgré l’accord du 15 novembre avec la direction. (…) L’auxi peut témoigner que j’étais calme. Mais les matons m’ont foutue au sol le temps de mettre en cellule le repas dans une barquette en plastique. J’ai dit : « Je veux juste téléphoner, j’y ai droit, de quoi avez-vous peur ? Je ne me débats même pas ». Mais ils m’ont refoutue en cellule et je n’ai pas pu bloquer la porte. J’étais furax et j’ai glissé du papier journal sous la porte pour l’enflammer, comme je l’ai souvent pratiqué.(…) Ils ont ouvert la porte, l’un d’eux avait un extincteur. Il ne s’est pas contenté d’asperger la porte mais m’a délibérément aspergée. J’étais en train de respirer à la fenêtre. Je suis allée vers eux en gueulant : « Tu t’amuses bien ? » Ils ont essayé de la refermer mais je l’ai bloquée avec le genou. Ils se sont alors énervé et m’ont foutu au sol, dans la neige carbonique. Ils m’ont menottée dans le dos en me faisant vraiment mal à l’épaule et en serrant très fort. Depuis leurs cellules des filles criaient : « Salauds ! Lâchez la !On t’a entendu dire que tu allais lui casser le bras ! » Il m’a demandé de dire aux filles de se calmer mais j’ai refusé, demandant juste à ce qu’il lâche l’épaule. Je suis restée au sol sous ce mec le temps qu’ils vident entièrement la cellule (fringues, bouquins, poubelle, table…) puis ils m’y ont refoutue en laissant un doliprane sur l’évier. La cellule était trempée et noire de papiers brûlés, moi j’étais trempée et mal en point. (…)
A 7h du matin, (quand ils ont ouvert), je suis allée vers la cabine. Mais ils m’ont dit que je téléphonerai après la douche. J’ai accepté car j’en avais vraiment besoin. Quand je suis [retournée dans la cellule], ils en ont profité pour claquer la porte. (…) J’ai gueulé « Vous aviez dit que je téléphonerai après ! » et ils ont répondu « Ben ouais, après, tu téléphoneras après… Aller, bon QD ! » Et un de ces s… rigolait en disant : « Ben quoi, tu chiales Ribailly ? », alors que je répétais, à bout de nerfs : « T’avais dit ! ».
Entre 7 et 9h, toutes les filles qui sont passées ont vu mon bordel dans le couloir et la crasse sous la porte. Beaucoup ont été choquées et m’ont gueulé quelques mots de solidarité. J’ai aussi eu un yoyo de mon propre tabac qu’elles ont pris dans ma veste, sur le tas de mes affaires. (…)
[ndlr : Puis Christine a été transférée vers Corbas]
Hier j’ai vu le toubib dans le cadre de l’accueil arrivante au mitard. Elle m’a fait un certificat médical avec 3 jours d’ITT. J’aimerais déposer plainte pour abus de pouvoir et violences. Pensez-vous que c’est possible ? Voulez-vous m’y aider ?
Bon, après ça j’étais remontée à bloc pour faire face au mitard. Ils ont du le comprendre car ils ont eu une toute autre position qu’il y a deux ans. Au greffe, ils se sont contenté d’un « Non ! » quand ils m’ont demandé la biométrie. J’ai pu avoir mon tabac à la porte de la cellule. J’ai vite eu des bouquins et de quoi écrire. Grâce à la réforme, j’ai même une petite radio. (…) Du coup, libérée de la peur qu’ils me psychiatrisent, je vis bien mieux le mitard que je ne le craignais. (…) J’écris beaucoup (vous voyez), je fais des séries de pompes et abdos. Je dors bien. (…)
Qu’est-ce que vous ne savez pas sur le QD de la MAF (Maison d’arrêt pour femmes) ? Il y a trois cellules, 2 cours goudronnées de 6x8m cernées de murs ou grilles de 3 ou 4 mètres de haut, et au plafond tellement tapissé de barreaux, grillage serré et rouleaux de barbelés que j’imagine que la neige ne passe pas (En tous cas le soleil, c’est sûr, n’atteint jamais le sol). (…)

Mardi 5 février, QD de Corbas.

(…) Tout ce que je vous raconte est fait pour être diffusé. (…)
Ici j’ai découvert une cellule encore plus flippante que le mitard. Voilà ce qui s’est passé. Avec le lieutenant, toute la semaine, ça s’était pas mal passé. Mais l’équipe de ce week-end a voulu changer la donne. (…) Dimanche, ça a été encore plus tendu : ils m’ont mis à la promenade dès 8 heures du matin, alors qu’il faisait encore presque nuit. Puis ils m’ont refusé la douche alors qu’ils me l’avaient proposée le matin. A midi, ils n’ont pas ouvert la grille pour me passer la gamelle. Alors le soir, quand j’ai vu qu’ils n’ouvriraient pas plus, je leur ai dit : « Si, vous allez ouvrir ! » et j’ai enflammé une feuille de papier journal. Ils ont refermé la porte en laissant la gamelle dans le sas, hors accès. (…) Puis est venu un lieutenant pour calmer le jeu. Je lui ai expliqué que je refusais d’être servie comme un clebs au chenil et que je lui donnerai le briquet en échange du repas quand il aurait ouvert la grille. (…) Il m’a dit que je grillais mes chances d’avoir le parloir interne que je réclamais, alors que la direction avait émis un avis favorable. Je me doutais bien qu’il mentait, mais je ne voulais pas prendre de risque, alors je lui ai donné le briquet. Il est parti aussitôt, sans ouvrir le sas, et sans même me donner la gamelle. Dix minutes après, ils étaient 6, avec casques et boucliers, pour me menotter. Cassée en deux, ils m’ont menée à travers toute la MA. Je n’ai pas bien compris où on allait mais on a repris le souterrain. Ils m’ont accroupie au fond d’un cellule pour me démenotter après m’avoir pris lunettes et baskets. J’ai demandé où on était et ils m’ont dit « aux arrivants ». Mais la cellule n’avait rien d’une cellule d’arrivants. Je sentais la patte de l’architecte pervers de la chambre de l’UHSA [la prison hôpital]. Lit, table, tabouret, tout était en béton. La télé était protégée par un plexiglass, tout comme la fenêtre, impossible d’accès. Il n’y avait pas de draps, juste deux couvertures en tissu. Même la télécommande était incrustée dans le mur (et ne marchait pas). Une grande surface était prise par la douche et le chiotte. L’évier en alu comme au mitard, sauf qu’il n’y avait pas de robinet, juste un jet d’eau pour boire. Tout était super propre, lisse. J’ai vu un petit sac sur la table : il y avait une affichette. « Vous êtes en souffrance. Il est nécessaire de vous aider. Ce kit fait partie du protocole d’aide. Le pyjama est aéré pour un plus grand confort. En cas de détresse, faites appel au surveillant, votre premier interlocuteur ». Et un pyjama bleu, comme en HP. J’ai eu peur, j’ai pensé qu’ils m’avaient hospitalisée au SMPR, que j’étais en HO (hospitalisation d’office) sans avoir vu de toubib. J’ai appelé mais personne n’a répondu. Une demi heure plus tard, comme j’avais bouché le judas avec l’affichette, ils ont cogné à la porte, joué avec la lumière et appelé à l’interphone. J’ai décidé de ne pas répondre, comme eux. (…) Ils ne voulaient pas rentrer, juste mater. (…)
A 9h le lendemain, j’avais faim et envie de fumer. J’ai fureté dans la cellule pour faire quelque chose. On ne pouvait rien casser, pas appeler. La fenêtre donnait sur une cour intérieure, un toit en fait, où jamais un humain n’est allé. Tout était arrondi, lisse, aseptisé, c’était franchement flippant. Au plafond il y avait une demi-sphère en alu poli pour faire miroir depuis le judas et ne laisser aucun espace sans vue (même collé à la porte). C’était vraiment de l’incitation au suicide, par sa volonté affichée de le rendre impossible. La frustration, même pour moi qui ne veux pas crever, était à son comble. (…) Enfin vers 11h, j’ai entendu une surveillante me dire que j’allais voir un médecin. J’ai pris une grande inspiration et accepté. Ils étaient au moins douze dans le couloir !L’entretien a été assez court quand elles ont compris que j’étais en colère et pas suicidaire. Elles m’ont dit le sigle de la cellule, mais je ne m’en souviens plus, il y avait un P comme « protection » et elle est effectivement au quartier arrivant. [Puis Christine a été ramenée au QD]
J’imagine le pauvre gars, tout juste sorti de garde à vue et enfermé dans cette cellule d’incitation au suicide lors de sa première arrivée à la rate. La façon la plus ignoble de lutter contre la surpopulation ! Elles sont belles, les règles européennes. (…)

Dimanche 10 février, QD de Corbas.

Demain je dois retourner à la Talaud. (…)
Excédée par le refus de parloir interne [ndlr : avec son compagnon, incarcéré aussi à Corbas], j’ai essayé encore de revendiquer vendredi. Sanction immédiate : plus de lumière et plus d’allume-cigare (bien sûr, pas de briquet en cellule). (…) Voici la lettre que j’ai écrite à la direction :

« Quand on se targue d’apprendre aux autres à respecter la loi, il faut d’abord, par cohérence, à défaut d’honnêteté, la respecter soi-même. Or :
– J’ai été quinze jours au QD, trois lundis, et vous ne m’avez permis qu’un seul parloir.
– J’ai signalé dès l’arrivée au médecin que j’avais une ordonnance pour de la kiné hebdomadaire et il n’y a eu aucun suivi
– Je n’ai pas pu m’alimenter du dimanche 3 à midi au lundi 4 à midi (deux repas refusés).
– Malgré ma demande du 30 janvier, mon avocat n’a pas obtenu son permis de communiquer
– J’ai été jugée en mon absence le 5 à Aix en Provence, sans que soit organisée d’extraction ou de visioconférence.
– Je n’ai pu ni lire ni écrire ni fumer du vendredi 8 à midi au samedi 9 à 8h.
– L’évier de la cellule du QD est bouché.
– La télévision de la cellule d’incitation au suicide ne marche pas. Le flotteur des toilettes est coincé.
– La première semaine, je n’ai vu qu’une fois le médecin.
– Vous avez laissé nombre de mes courriers sans réponse et les gradés ont parfois refusé de répondre à mes questions.
– La cage de promenade est cernée de murs si hauts et fermée par un grillage si serré que ni la neige ni le soleil ne l’atteignent. Où est l’heure de promenade obligatoire « à l’air libre » ?
– Le courrier interne m’a toujours été remis en retard, ou pas remis du tout.
(…) Je continuerai à exiger le respect des lois (à défaut du respect humain qui vous est inaccessible). »

Dimanche 17 février, QD de Joux-La-Ville.

Je continue mon tourisme pénitentiaire. Je suis maintenant en CD, près d’Auxerre.
(…) (A mon arrivée) j’ai accepté la fouille à corps et répondu au topo du chef : « Si vous vous tenez bien, ça se passera bien » par « Si vous me touchez pas, je me tiendrai bien ». Ils n’ont pas insisté pour les empreintes et ont fait une photo tête baissée et yeux fermés pour la carte de circulation. Puis je suis allée au mitard. (…) Il fait super froid en cellule et ma voisine, une jeunette toute maigre, en chie beaucoup. Depuis trois jours on réclame qu’ils viennent prendre la température, mais ils ne font rien. (…) Je me souviens avoir lu qu’un mitard avait été fermé après qu’un huissier ait relevé 14°C. Je suis sûre qu’il ne fait pas plus ici.(…)
Il y a deux mois, deux filles ont pris en otage une surveillante. Après 30jours de mitard bien agités et une comparution immédiate (18 mois pour l’une, deux ans pour l’autre), elles ont eu le droit à un transfert disciplinaire, mais je ne sais pas où.

[Christine raconte ensuite comment elle a réclamé à maintes reprises que la température des cellules soit vérifié, qu’elle était entre 13 et 16°C alors que le médecin lui a dit que c’était entre 19 et 21°C pour une pièce d’habitation normale. Rien n’a changé, alors elle a revendiqué plus intensément -notamment en mettant le feu à sa cellule – et fait face à une répression sévère. Elle est alors placée au quartier d’isolement]

Le chef du quartier femmes, Dinan, m’a dit que le toubib avait eu un appel de l’OIP (ndlr : au sujet du chauffage en cellule) mais qu’il avait botté en touche. La technique, c’est pas lui, c’est Sodexo. Ce à quoi j’ai répondu. « Non, le respect de la loi, c’est vous. A vous de mettre la pression sur Sodexo ». Et là, pompon : « On le fait. Ils nous payent des amendes quand ils ne répondent pas à nos demandes ». En gros, merci les taulards de vous battre, vous enrichissez l’AP, et Sodexo l’a cool. Vive les Esquimaux !

[Christine a ensuite mené d’autres combats et eu d’autres altercations avec les surveillants, démarrant systématiquement sur des refus de réponses à ses demandes, ou quand elle réclame que ses droits soient appliqués sur des questions du quotidien. Certaines altercations dégénèrent et se finissent par des rapport d’incidents et passages au prétoire. Elle raconte aussi qu’elle est accusée d’avoir mordu un surveillant, ce qu’elle nie. Elle est passée pour cela au prétoire sans avoir pu être assistée d’un avocat, donc elle a refusé de comparaître, une nouvelle altercation avec les surveillants s’en est suivie, une sanction à trente jours de mitard a été prononcée en son absence, et elle risque un passage au tribunal correctionnel pour cette histoire. Elle raconte comment ses combats lui permettent parfois d’obtenir gain de cause et un apaisement de la situation, mais comment la répression, physique mais surtout psychique, la pousse parfois à bout. Elle raconte notamment que, en représailles, sa cellule a été plusieurs fois vidée de toutes ses affaires. Ou comment elle a craint d’être hospitalisée d’office pour la mater. Pour exemple, voilà sa retranscription d’un échange avec Monsieur Bacher, chef de détention :]

– Je veux mes affaires !
– Tu ne les auras pas et si t’es pas contente, t’as qu’à écrire à l’OIP.
– Et comment je leur écris sans stylo ?!
– Fais pas chier ! T’as mordu un collègue, t’es entre quatre murs et c’est bien fait pour ta petite gueule !
– De toutes façons, j’y suis entre quatre murs, que ce soit ici, en face, ou même en secteur ouvert !
– Et on va t’y faire triquarde si on veut. Tu vas apprendre que c’est pas toi qui décide. En 25 ans de pénitentiaire, j’en ai maté plus d’une, de petite conne comme toi ! (…)

Mardi 9 avril, Bapaume, quartier arrivants

Ce matin à 8h j’ai eu droit au transfert. Il y avait les ERIS, aussi nombreux et équipés que le 15 février. Mais cette fois j’ai eu le droit à un fourgon cellulaire. J’ai donc refusé d’entrer dans la cage avec les menottes (devant) et les entraves, mais je n’ai rien pu faire. L’arrivée ici a été un peu plus calme. Bizarrement, je ne suis ni au QI ni au QD. (…) J’ai déjà rencontré la nana qui a pris une matonne de Joux en otage il y a deux mois. Je vais pouvoir aller en sport et en promenade collective. Je vais commencer par fêter ça avec une sieste et un coca devant la télé, quel confort ! Je vous tiens au jus de l’évolution, à bientôt.

Christine.

Prison de Nantes, témoignage d’un prisonnier

La nouvelle prison de nantes est ouverte depuis moins d’un an. Il s’agit d’un prison dite « full PPP », c’est à dire construite et gérée par Bouygues. Elle a, comme toutes les prisons modernes, été présentée et vendue pour « lutter contre la surpopulation » chronique de l’ancienne maison d’arrêt, rue Descartes, à Nantes, en promettant l’encellullement individuel et en augmentant les capacités d’enfermement.

En fait : en à peine un an, des dizaines de matelas ont été ajouté dans les cellules et posés à même le sol.

Au début du mois d’avril : trois prisonniers se « suicident » en moins de quinze jours. Un prisonnier nous livre son témoignage depuis l’intérieur sur ces trois suicides.

 

 

Centre pénitentiaire de Nantes, Avril 2013

 

 

«  Par rapport au deuxième détenu décédé à la maison d’arrêt, le jour même un détenu a parlé à un surveillant pour lui dire que c’était triste et celui-i lui a dit « j’en ai rien à foutre, un de moins ». D’autres détenus ont mis des fleurs sur la porte en signe de respect. Le surveillant les a jeté en disant « vous vous croyez où ? ». Le troisième prisonnier était déjà mort à la MA, j’ai vu les infirmiers courir et étaient éclatée de rire. J’étais indigné ce qui m’a donné envie de les insulter par la fenêtre. Ici c’est l’enfer, il n’y a aucun respect ni humanité. La direction ne fait rien à part dire qu’il n’y a pas de dysfonctionnement après trois suicides. Ici les gens souffrent. Pour eux nous sommes des choses. Franchement, je suis révolté »

 

 

Un prisonnier du centre pénitentiaire.

Rappelons que le collectif Natchav anime une émission pour les prisonniers tous les dimanches de 19h à 20h pour la région de Nantes  (CP de Nantes, MA de Nantes, EPM Orvault). C’est sur la radio Alternantes (98,1 FM à Nantes et 91 FM à Saint-Nazaire).

Vous pouvez laisser des messages au 0626558687. Vous pouvez écrire à Natchav, 56 bd des Poilus, 44300, Nantes.

 

Remarques sur l’état de la prison et de la Justice française au regard du « procès Khider »

Un article qui revient à chaud sur le troisième jour du procès de l’évasion de Moulins en février 2009. Nous l’avons lu sur le site internet Rebellyon le dimanche 7 avril. Pour un bref résumé de ce qui s’est passé lors de l’évasion voir l’article du journal l’Envolée à ce sujet. Vous pouvez aussi écouter trois comptes rendus audio où l’équipe de l’Envolée revient sur les quatre premiers jours du procès.

Fragilité d’un pouvoir

Ce qui frappe d’emblée quand on assiste aux « débats », mais surement serait-on plus proche de la vérité en parlant de l’emmurement programmé [1] de Christophe Khider et Omar Top El Hadj, tant le verdict est attendu d’un coté comme de l’autre, c’est la volonté judiciaire de calme et d’apaisement. La volonté que les débats se déroulent « dans la sérénité », comme ils disent, qu’on distribue certes plusieurs dizaines d’années de prison à tout va aux cinq inculpés, mais dans la quiétude. Et tout irait bien dans le meilleur des mondes, si ce n’est que la sérénité des débats, dans de telles circonstances, dans une enceinte judiciaire gardée par les hommes du GIPN, des tireurs d’élite et un hélicoptère avec une salle d’audience bondée de matons et de flics où n’entre que celui qui présente une pièce d’identité, ce n’est jamais que la politesse des bourreaux qui font mine de garder la face après l’événement.

Car il faut bien voir que la cavale de 36h de Christophe et Omar en février 2009 (qui s’est soldée par leur arrestation et une balle dans le poumon pour Christophe), couplée à leurs dénonciations récurrentes de l’univers carcéral [2], a quelque peu ébranlé la routine du système judiciaro-pénitentiaire. D’où une volonté palpable, quoiqu’un peu grossière, de la part du parquet et des avocats des 29 parties civiles, de se rassurer sur l’humanité de la prison. Et implicitement sur la bestialité, l’animalité des « preneurs d’otages ».

Il faut l’entendre cet ancien directeur de la Centrale de Moulins-Yzeure, dont nous tairons le nom par respect pour ses enfants – les pauvres, hélas !, ne sont pour rien dans la carrière pathétique de leur pater passé d’éducateur, à travailleur au SPIP puis au monde carcéral [3] – qui vient témoigner à la barre, et jurer que la prison n’est faite que d’actions éducatives et de projets pour les détenus, que les surveillants n’œuvrent qu’à leur réinsertion et n’ont pour seul objectif que le soucis de la dignité des prisonniers et de leurs familles, et qu’au milieu de tous ces surveillants pénitentiaires bienveillants et charitables, entre les salles de sport, la bibliothèque, les cours et la possibilité de travailler, les détenus ne savaient plus où donner de la tête [4].

Il faut le voir ce parfait petit gestionnaire raconter comment, une fois le top départ donné, il a été complètement dépassé par les événements, obligé d’un coté de négocier dans le feu de l’action avec Khider et Top El Hadj, de l’autre de rassurer sa femme au téléphone tout en rendant compte de la situation en temps réel à « Paris » et en alertant la gendarmerie pour qu’ils envoient des renforts. Un poil fébrile, il décrit dans le détail la scène : un « état de guerre », le chaos, l’épaisse fumée qui accompagne les explosions des portes blindées, les autres détenus qui refusent de regagner leurs cellules, et le regard implorant des deux surveillants pris en otages, l’un avec un couteau sous la gorge. La sensation de perdre tout le contrôle en quelques instants, de n’avoir plus prise, de devoir subir, bref d’éprouver la condition de prisonnier. C’est d’avoir ressenti dans sa chair cette condition un court instant dont il ne s’est, au final, jamais complètement remis.

Et ouais mec, là y’a plus de schémas tout prêts pour agir. Une prise d’otage et une évasion à l’explosif au glock et au couteau, y’avait pas encore eu de précédent en France. On a pas de repères pour décider quoi faire. On peut pas se référer au manuel, à la « procédure dans ces cas-là », on traverse une sorte de mini-béance existentielle où les questions les plus pratiques deviennent les plus décisives. Le malheureux ne s’est d’ailleurs, à ses dires, pas complètement remis de cette épreuve. Sous anti-dépresseurs depuis quatre ans et avec des insomnies chroniques, il faut bien avouer que ce pauvre homme nous a fait un peu pitié à se lamenter sur son sort, même si on peut suspecter une certaine tendance à la victimisation. Il n’était sans doute pas préparé. Ce monsieur envisagerait dorénavant une reconversion dans l’Éducation Nationale ou même « une simple collectivité territoriale » assure-t-il. En un mot, la déchéance n’est pas finie pour ce fonctionnaire qui, comme il le dit lui-même, voulait simplement faire son travail le mieux possible.

Rapports de vérité

Il faut aussi savoir que ce dirlo a été moralement affecté par les critiques de sa hiérarchie. Un rapport de la direction de l’Administration Pénitentiaire après l’évasion l’a vertement critiqué pour sa « gestion de crise » calamiteuse, pour le manque de vigilance des matons à la fouille des parloirs et pour ne pas avoir tiré sur les fuyards, ce qui est tout de même la procédure standard en cas d’évasion dans le pays des Droits de l’Homme.

Il faut le reconnaître : nous ne sommes pas loin de partager les conclusions de M. Ripert, avocat de la défense, qui a hurlé pendant le procès que ce rapport de l’Administration Pénitentiaire était « un torchon, un tissu de mensonges doublé d’un appel au meurtre ». Ce rapport remettait en cause la prison de Moulins-Yzeure en tant que prison la plus sécurisée et la plus sûre d’Europe – et pour cause. En ce début d’année 2009, les dispositifs de sécurité carcéraux étaient bel et bien perméables (un peu du reste comme ceux de ce procès aux Assises du Rhône de 2013, contrairement à ce que disent les médias [5].)

Au final, c’était assez jouissif de les voir se tirer dans les pattes entre eux, entre la-fraction-modérée-qui-pense-avant-tout-à-la-vie-des-otages et la-fraction-radical-on-ne-fait-pas-d’omelettes-sans-casser-des-oeufs [6].

S’il ne pouvait manquer d’inspirer un sentiment de commisération à la salle quand il dépeignait les « violences psychologiques » qu’il n’a cessé de subir pendant et après l’évasion, l’ancien directeur de Moulins n’a pas su en revanche quoi répondre à M. Ripert, fin dialecticien s’il en est, quand celui-ci a remis le problème à l’endroit, c’est-à-dire sur ses pieds, en affirmant : « ils [Khider et Top El Hadj] ont été violent ce jour-là [le jour de la prise d’otages] pour fuir cette violence ». Et l’avocat de continuer en lui demandant si la violence causée par Khider et Top El Hadj n’est pas sans lien avec la violence omni-présente générée par l’univers carcéral. On aura bien compris, quand l’ancien directeur se décide à répondre, après un temps de réflexion, « ah mais oui c’est sûr qu’entre détenus, il y a de la violence, je ne le nie pas », qu’il n’a définitivement rien compris. Qu’il lui est impossible de s’envisager une seule seconde dans la peau d’un bourreau moderne. Il y a bien un monde qui les sépare, les accusés et lui. Comme il y a un monde qui sépare tout le temps les magistrats des mis en cause ; il faut voir la gueule de la vieille avocate générale attifée dans sa robe rouge à hermine. La vieille France dans toute sa décrépitude.

Comme l’essentiel de ces gens-là pensent très sincèrement être du coté du Bien luttant contre leMal, mais que devant les nombreuses dénégations et la parole accusatoire des accusés, il arrive qu’ils n’en soient plus tout à fait persuadés, ils ont alors besoin de se rassurer collectivement sur leur mission quasi-divine : protéger la société contre les criminels. Et comme ils n’assument pas du tout leur rôle de bourreaux, ils sont pris dans des contradictions/justifications interminables.

Petits plaisirs

Plaisir de voir les accusés interrompre les témoins de la partie civile, les prendre à partie, dénoncer leurs mensonges : une cellule normale serait de même dimension que le mitard [7], à écouter l’ancien directeur du centre pénitentiaire de Moulins – encore lui ! – qui, lorsqu’il ne gémit pas en évoquant ses crises d’angoisse ponctuelles et les « flashs » qui lui reviennent de temps en temps, est aussi un menteur invétéré. Le bougre va même jusqu’à oser affirmer qu’il y aurait plus d’activités proposées aux détenus placés en isolement qu’à ceux en régime normal ! Heureusement, cette sale habitude de mentir impunément a pu trouver du répondant durant ces journées.

Vu qu’ils n’ont plus grand chose à perdre, les accusés peuvent gueuler, interrompre, dire véritablement ce qu’ils pensent. Chose impensable dans un procès en correctionnel classique où le mis en cause espère toujours s’en prendre le moins possible dans la gueule et sert d’ordinaire un discours de convenance, de regrets. Discours que le juge, en fonction de son humeur du moment, accepte en partie ou pas. Paradoxalement, c’est seulement dans des conditions où le mot de « liberté » ne peut plus rien signifier d’autre pour Khider et ses proches qu’un horizon, un horizon éloigné mais à atteindre by any means necessary, qu’ils peuvent se laisser aller à une certaine pratique de la liberté pendant leur procès, c’est-à-dire remettre en question les rapports de pouvoir ici et maintenant. C’est seulement dans ces conditions atypiques que du discours vrai, de la parrhèsia, peut filtrer dans ces enceintes du mensonge.

Réponse cinglante d’Omar Top El Hadj à une affabulation sur la nécessaire réforme de la prison et son humanisation : « on n’humanise pas un cimetière ».

Ces enceintes du mensonge et du vice. Il y a eu 29 constitutions de parties civiles. Des gens qui espèrent être reconnus comme victimes, vous comprenez, qui espèrent se reconstruire après le drame – et au passage être dédommagés du préjudice subi. Qui sont-ils ? Un peu tout le monde et n’importe qui. Beaucoup de matons et quelques flics, quelques automobilistes pris en otage pendant l’évasion, deux femmes de matons inquiètes pour leurs maris pendant l’évasion, et qui sur les conseils des débiles de l’UFAP (l’Union Fédérale Autonome Pénitentiaire) [8] sont venues gratter quelques euros, etc.

Question fulgurante de maître Ripert, magistral, à l’ouverture du procès pendant que les parties civiles se font connaître : « Connaissez-vous la différence entre la Française des Jeux et une Cour d’Assises ? Et bien le Loto, ça coûte deux euros et on est pas sûr de gagner. Se constituer partie civile, c’est gratuit et vous êtes sûrs de ramasser gros à la fin ». En face, les avocats des parties civiles s’étranglent.

Plaisir de voir les accusés se lancer dans des diatribes contre les mensonges éhontés proférés par les témoins et l’accusation.

Plaisir de voir ce cher Ripert avoir l’audace d’interrompre la représentante du parquet pendant ses questions au témoin. De l’entendre se foutre de la gueule de l’ancien directeur du centre pénitentiaire de Moulins en lui demandant si « il est un homme sensible ».

Plaisir surtout de voir qu’il y a toujours des élans de vie chez les accusés, même après des années en prison, en isolement.

Plaisir de voir qu’ils ne plieront jamais, que la prison est loin d’avoir gagnée.

[1] L’emmurement est une pratique qui remonte jusqu’aux tribunaux de l’Inquisition et qui consistait à enfermer vivant jusqu’à la fin de ses jours des hérétiques qui ne se reniaient pas.

[2] Omar Top El Hadj vient de publier Condamné à vivre.

[3] Assurément, il y a des gens qui ne sont pas fait pour certains métiers. Il y en a qui ont lapoisse : la prise d’otages et l’évasion de Moulins s’étaient produits deux mois après son arrivée, en 2009 ; c’est seulement deux semaines après avoir été muté à la Maison d’arrêt de Grasse en 2010 qu’intervient une prise d’otages à l’infirmerie. Belote et rebelote.

[4] Il va même jusqu’à évoquer l’hypothétique projet d’une piste d’athlétisme dans la centrale de Moulins !

[5] Un exemple parmi d’autres : une alarme incendie qui se déclenche et c’est toute une salle d’audience qui doit se lever et sortir .

[6] L’administration pénitentiaire est une grande famille qui sait prendre soin des siens : à la suite de la prise d’otages, tous les surveillants de Moulins-Yzeure ont reçu une prime, sauf les deux nuls qui s’étaient fait prendre en otage.

[7] Au moment de l’évasion de Christophe et Omar, la table, le tabouret et le lit dans les cellules du mitard de Moulins-Yzeure étaient constitués de moellons. Par exemple, Eugène Baed, également inculpé dans ce procès car suspecté de complicité a passé 48 jours au mitard peu avant la tentative d’évasion pour une embrouille avec un surveillant-stagiaire alors qu’il venait d’apprendre le décès de son père.

[8] D’ailleurs ce syndicat s’est lui aussi porté partie civile.

Edito du numéro 34, « La gauche revient…et alors?!! »

Numéro 34, janvier 2013

Dernier scandale en date, la vétusté de la prison des Baumettes. Partout, on a pu voir des images de cellules délabrées, de sanitaires hors d’usage, de tas d’immondices, de rats, de douches dégueulasses… V’là le scoop ! Taubira elle-même a convenu publiquement qu’on faisait semblant de découvrir une réalité connue de tous. Un collectif d’avocats marseillais a réclamé la libération des prisonniers des Baumettes ; le tribunal administratif a ordonné une opération de dératisation.

Comme d’hab’, ils nous la font à l’envers.

La politique pénale entretient la surpopulation des maisons d’arrêt ? Ils construisent toujours plus de nouvelles cellules. La dernière tranche du plan des 13 200 de 2002 à peine achevée, la garde des sceaux signe déjà un nouveau partenariat public-privé (PPP) avec Spie-Batignolles pour les futures prisons de Valence, Riom et Beauvais. C’est à la lumière de ces faits qu’il faut relire les grandes envolées lyriques de la ministre de la justice contre le tout-carcéral et les partenariats avec le privé : ce mode de financement n’est « pas acceptable », déclarait-elle dans Les Echos en juin 2012. Toujours des mots, rien que des mots. Face à Laurent Jacqua, ancien prisonnier longue peine qui l’avait apostrophée sur la situation des longues peines et des prisonniers malades : « il y a les mots, et il y a la réalité », elle avait répondu : « l’enfermement est une détresse, je crois qu’on peut en faire une perspective » ¹. La gauche a toujours tenu à « donner du sens à la peine » – les prisonniers peuvent en témoigner ! Taubira s’inscrit dans la lignée des Badinter et compagnie qui ont su faire accepter l’existence et la généralisation des quartiers de haute sécurité (QHS) par l’opinion en les renommant quartiers d’isolement (QI), et ont remplacé la peine de mort par l’enfermement jusqu’à la mort. Ce sont des prestidigitateurs qui jonglent avec les mots, changent le nom pour garder la chose…

Cette ministre dit se préoccuper des conditions de détention et du sort des prisonniers ? Mais alors, comment expliquer qu’elle n’ait pas répondu aux pétitions et plates-formes de revendications des prisonniers de Roanne, Annœullin, Argentan, Ducos, dont nous nous sommes fait l’écho au numéro précédent ² ? Pour celles et ceux qui auraient encore quelques illusions sur ce gouvernement, rappelons-leur ces revendications et leur traitement. Aménagements de peine ? Nada. Demandons – entre autres – à Mounir ce qu’il pense

de la révocation de sa conditionnelle, ou bien à Kaoutar de ses refus de permission, ou encore à Philippe el Shennawy du maintien de sa période de sûreté. Quant à l’abolition du mitard et des QI, Laurent Orsini devrait sans doute remercier le pouvoir socialiste pour les longues périodes de solitude qui lui ont été accordées. Et l’ensemble des prisonniers devraient aussi se réjouir des régimes différenciés dans les centres de détention, et du retour du régime portes fermées. Quant aux parloirs, tout est à la sécurité et on se dirige partout vers le régime strict des maisons d’arrêt. Et les cantines ?

Les prisonniers de Réau, Annœullin et Nantes sont sûrement très heureux d’être rackettés par la société Themis, filiale de Bouygues. Le travail ? L’idée d’un salaire au moins aligné sur les misérables paies de l’extérieur n’est pas prête de sortir des oubliettes.

Les «locataires»³ des nouvelles prisons regrettent leurs anciennes maisons d’arrêt vétustes. Ils dénoncent le développement massif du sécuritaire et de l’isolement, même si les cellules sont toutes neuves et équipées de douches individuelles. Ceux qui sont revenus de Cayenne après la fermeture du bagne et ont fini leur peine dans les prisons de la métropole se plaignaient déjà régulièrement de leurs nouvelles conditions de détention, et regrettaient la Guyane. Comme disait feu Jacques Mesrine : « Une cage dorée reste toujours une cage. » C’est à l’aune de cette évidence que se mesure le fossé entre l’intérieur et l’extérieur. Quand le pouvoir s’occupe des conditions de détention, c’est pour sophistiquer l’enfermement ; quand les prisonniers dénoncent leurs conditions de détention, c’est pour arracher un peu de liberté. Plus on améliore les conditions de détention, plus on enferme de gens.

Le problème, ce n’est pas les conditions de détention, c’est la détention elle-même. Poser le problème de la détention, de l’enfermement, c’est poser la question de son existence et de son utilité sociale. A quoi sert-il ? A qui ? La prison ne peut se comprendre hors de la société qui l’engendre. On ne peut pas comprendre le procès de Philippe – qui a pris vingt ans pour 20 000 euros – sans avoir en tête le rôle de l’argent dans notre société. On ne peut pas comprendre ce qui ce passe à Annœullin si on ne comprend pas que dedans comme dehors, une des priorités de ce système est la gestion de ceux qu’il traite comme des déchets. On ne peut pas comprendre la mort de Gordana et Papi sans penser à la place assignée aux prisonniers et aux pauvres en général dans la hiérarchie sociale.

Notes :

¹ Cet échange a eu lieu lors de la journée Prison-justice du Genepi. On peut voir la vidéo sur : www.dailymotion.com/video/xvq850#

² Alors Christiane, tu lis pas l’Envolée ?

³ Dans les nouvelles taules, un pourcentage est prélevé sur les mandats et les salaires des prisonniers pour « participer aux frais de fonctionnement ».

Pas d’quartier à Vezin-le-Coquet, retour sur le procès d’un mouvement, avril 2012

 Paru dans l’Envolée n°33, octobre 2012

Le compte rendu du procès est suivi  d’une lettre de Faouzi reçue aprés le procés en juin 2012.

PAS D’QUARTIER A VEZIN-LE-COQUET,

RETOUR SUR LE PROCÈS D’UN MOUVEMENT

Le mardi 8 avril 2012 en fin d’après-midi, un mouvement éclate à la prison de Vezin-le-Coquet (Ille-et-Vilaine), inaugurée en 2010. Surveillants et médias s’empressent alors de crier à la mutinerie ! Par ignorance ou par bêtise, la presse locale nous sert alors la soupe de l’islamisme radical, quand elle n’assimile pas cette révolte au mouvement des matons, qui réclament plus de moyens. Des véritables raisons du mouvement, il ne sera jamais question. Quatre prisonniers désignés comme meneurs passent en comparution immédiate deux jours plus tard, à la fin des quarante-huit heures de garde à vue.

Le procès est pour eux l’occasion de dénoncer leurs conditions de détention, les violences et les brimades, l’arbitraire, bref l’ordre pénitentiaire. Pour l’état, c’est le moment de tenter de mater par des peines extrêmement lourdes ceux qui ont remis son autorité en cause. Pour comprendre ce qui s’est passé, manifester notre solidarité aux quatre accusés et tenter de prendre contact, nous nous sommes rendus au procès à quelques-uns.

Le procès a lieu en soirée le jeudi suivant le mouvement, dans une salle désertée : quelques journalistes clairsemés, un ou deux proches, mais surtout la présence massive des bleus, y compris le maton victime. Dès le départ, la juge claironne en direction des accusés : « Soyez attentifs, le spectacle ne se passe pas dans la salle. Vous encourez pour certains dix ans, avec les peines plancher. » Le ton est donné.

L’audience débute par l’exposition des faits et des motivations des prévenus. On apprend qu’ils se sont révoltés parce que deux d’entre eux se voyaient refuser un transfert : on est loin du mouvement « sans raison » des journalistes . En effet, Faouzi, désigné comme le meneur de l’histoire, demande son transfert vers une centrale de la région parisienne depuis des mois : d’une part parce qu’il purge une longue peine (il est libérable en 2020) et n’a donc rien à faire dans un centre de détention, d’autre part parce que sa compagne et sa fille demeurent aux Pays-Bas, ce qui rend inimaginable un déplacement pour une ou deux heures de parloir seulement. Ses demandes répétées étant restées vaines, il a passé cinquante et un jours au mitard volontairement et fait une grève de la faim de trente-cinq jours dans l’espoir de provoquer son transfert. Il a également écrit au contrôleur général des lieux de privation de liberté. Grégoire demande lui aussi son transfert depuis des mois.

Les faits : les prisonniers bousculent un maton, récupèrent les clés et ouvrent les cellules du couloir. On apprend que les prisonniers ont laissé repartir le surveillant. Ensuite, une vingtaine de prisonniers balancent ce qui leur passe sous la main, savons, shampoing, vaisselle. Il y aurait eu un départ de feu dans une des cellules, et deux caméras de vidéosurveillance ont été cassées.

Les prisonniers assument le mouvement sans jamais cesser de le remettre dans son contexte : celui d’une situation bloquée autour des transferts , d’une ambiance tendue avec des matons dans des conditions de détention insupportables.

Grégoire : « J’ai mis le souk. Si j’avais pu faire autrement, je l’aurais fait. Mais quand quatre , cinq fois, on vous fait croire que vous allez être transféré : “ Préparez vos cartons, c’est pour dans quinze jours”, quand à 6 heures du matin on est prêt et qu’à 8 heures on vous dit : “Non, c’est pas maintenant”… On nous prend pour des chiens… Maintenant, au moins , je suis sûr d’être transféré. »

 Faouzi : « J’ai dit au directeur, le bon comportement, ça paye pas. J’ai travaillé, j’ai passé des diplômes. Ça fait huit ans que j’ai pas un seul rapport d’incident. J’ai l’impression qu’on fait tout pour m’éloigner de ma famille. C’est pas la meilleure solution, mais on n’a pas le choix. »

 Un troisième accusé, à qui on reproche d’avoir jeté un savon et une bouteille d’eau en plastique, en direction des surveillants, est interrogé .

Sébastien : « J’ai jeté un savon et une bouteille d’eau en plastique, y avait 35 personnes à jeter des trucs . » La juge : « Donc vous reconnaissez avoir jeté des objets. »

 La juge essaye en permanence de faire avouer aux prisonniers qu’ils ont commis certains actes, au seul prétexte de leur dangerosité prétendue ou de leur profil profondément récalcitrant. Elle refuse de les entendre lorsqu’ils lui exposent leurs raisons. Sébastien : « Pourquoi les surveillants, quand ils viennent faire une fouille dans ma cellule, ils jettent les photos de ma famille, de mon enfant dans les toilettes ? C’est juste pour blesser. » Pour la juge, ce n’est jamais la question. La question, c’est uniquement la violence du prisonnier qui a osé lancer un savon et une bouteille d’eau en plastique en direction des surveillants.

L’ examen des casiers judiciaires est une étape de plus dans la construction des « prétendus profils » des prisonniers, plutôt d’un profil type : ils ne sont pas jugés en tant qu’individus ayant des raisons d’agir, de lutter contre l’arbitraire de la prison, mais comme de mauvaises gens naturellement vouées à la sanction. La lecture du comportement en détention participe également à cette construction de la dangerosité du prisonnier – forcément mauvais puisqu’il est prisonnier.

Ceux-ci ne se démontent pas pour autant et continuent de se défendre, refusant de se laisser enfermer dans cette image. Certains remettent en cause leurs séjours au mitard, arguant qu’à « Vezin, au mitard, on y va pour rien ».

Faouzi revient continuellement sur les raisons du mouvement :

« Ça fait six mois que je n’ai pas vu ma fille. Dans toutes les centrales, elle peut rester le week-end, pas une heure comme ici ».

La juge : « Bon, la Bretagne ne vous convient pas pour votre peine ? »

Faouzi : « Ça n’a rien à voir avec la Bretagne. Ça explique comment l’administration pénitentiaire vous pousse à bout. En janvier on m’avait fait des promesses de transfert. Rien»

 Vient le moment des plaidoiries des plaignants. Les services immobiliers de la justice se sont portés partie civile ainsi que le maton malmené. Même si l’AP « n’a pas fini de chiffrer les dégâts », la première facture qu’elle présente est de 4 837,53 euros. Pour une « mutinerie », le coût des dégradations semble bien léger – il est en fait très en rapport avec ce qui s’est passé. Puis c’est le blabla sur le traumatisme subi par le surveillant, qui revit la scène sans cesse, qui se remet en cause dans son professionnalisme… et qui méri te 1 500 euros. Il a décroché une ITT de trois jours, ramenée à six jours suite à un examen médical complaisant. C’est qu’« il revit la scène sans cesse ».

Arrive la réquisition de la procureure, où l’hyperbole sert de vérité. Bien que les faits se résument à trois coups à un maton et une aile de la prison quelque peu « dégradée », pour elle, on est face à « un climat quasi insurrectionnel », « un véritable défi à l’autorité », bien que l’ordre ait été ramené en moins de trois heures. Elle souligne que pour faire face à ces défis, la direction de la prison avait mis en place des régimes différenciés, et que ces prisonniers se trouvaient alors dans l’aile « régime fermé », donc celle des prisonniers les plus récalcitrants. Il s’agit pour elle d’un véritable guet-apens, un acte prémédité au seul profit de Faouzi. Cette préméditation serait attestée par le jet sur le sol de shampoing et de lessive destinés à empêcher l’intervention des équipes régionales d’intervention et de sécurité (Eris). La question des transferts et de l’attitude de l’AP, pour elle, ce n’est pas le lieu pour en débattre. Comme dans chaque mouvement, il est très difficile de dire qui fait quoi, parce que c’est toujours des moments collectifs, mais elle s’ingénie à désigner un meneur et un bras droit, un second couteau et un actif suiveur. Déverser de la lessive sur le sol, jeter des savons et des bols en direction de matons armés, cagoulés et casqués témoignent pour elle d’une « extrême violence ».

Violence psychologique aussi, puisqu’on nous raconte que les autres prisonniers seraient choqués. S’il ne s’agit pas de faire le procès de l’ordre pénitentiaire, il s’agit encore moins de faire celui de la prison neuve qu’est Vezin-le-Coquet. « Une belle prison avec des locaux neufs et des activités », et « le régime différencié a satisfait 90% des détenus, qui peuvent ainsi faire de leur détention un moment constructif ! » Elle réclame six et cinq ans pour Faouzi et Grégoire, reconnus comme les meneurs ; trente mois et dix-huit mois pour les deux autres.

L’audience touche bientôt à sa fin, c’est au tour des avocats d’entrer dans la danse. Ce sont tous les quatre des avocats commis d’office, et trois d’entre eux n’ont pu prendre connaissance des dossiers que deux heures avant le procès. Il n’y a pas de défense commune, et il s’agira le plus souvent de charger un des accusés pour décharger l’autre. Tous les avocats plaideront tout de même contre les nouvelles prisons, inhumaines, où tout est à l’électronique et à la sécurité.

La parole est aux accusés :

Faouzi explique : « C’est pas [ce surveillant] qu’on visait. D’ailleurs, on n’a pas voulu le séquestrer ou le mettre dans une cellule. En quatorze ans, je n’ai jamais frappé un surveillant. Les jeunes, ça me fait mal de les voir là, je veux bien prendre leur condamnation. Ils n’ont rien à faire là. Si je prends six ans, de toute façon, ma vie, elle est foutue, ça veut dire que je sors en 2026, j’appelle ma femme et je lui dis de partir. J’ai essayé de faire le mouton, ça n’a jamais été récompensé. »

Verdict : cinq ans.

 Grégoire revient toujours sur les brimades subies : « Quand on m’a cassé les côtes, qu’on m’a attaché toute la nuit au mitard, qu’on m’a frappé, regardez, la cicatrice sur ma tête, ça fait un an que je l’ai… je suis pas traumatisé, aussi, moi ? Quand on nous prend pour des chiens ! C’est pas humain. Quand on est au quartier disciplinaire et que derrière les grilles les surveillants passent, agitent les clefs et disent : “alors on fait le singe ?” On n’est pas des chiens. Et le coup des parloirs fantômes… Moi j’ai pas de famille, je suis désolé pour le surveillant, mais j’ai rien à perdre. J’ai rien à perdre. Au moins, là, je suis sûr d’être transféré. »

Verdict : cinq ans.

Pierre : « On dit jamais qu’au mitard on nous casse les côtes, on se fait frapper. Ça on le dit jamais ».

Verdict : deux ans.

Sébastien : « Moi aussi j’suis désolé. Mais pour vous, on est juste des numéros d’écrou. »

Verdict : un an.

Les peines sont extrêmement lourdes. Ce sont au total plus de treize années de prison qui ont été distribuées. Pour rappel, la mutinerie de Clairvaux qui avait rendu le bâtiment A inutilisable pendant plusieurs mois en 2003 n’avait été sanctionnée par aucun procès : les prisonniers avaient pris soin de détruire en premier lieu toutes les caméras de vidéosurveillance, et personne n’avait moufté ; la destruction au 3/5e de la centrale d’Ensisheim en 1988 avait abouti à des peines de quatre ans pour les meneurs. La sévérité du procès de Vezin est exemplaire. Les juges ont suivi les réquisitions du parquet sans entendre les personnes qu’ils avaient en face d’eux. Il fallait rassurer les syndicats de surveillants et se serrer les coudes entre braves gens – ce qui n’empêchera pas lesdits syndicats de bloquer les parloirs quelques jours plus tard. Il fallait aussi défendre les nouvelles prisons, décriées par tous, jusqu’au contrôleur général des lieux de privation de liberté !

D’ailleurs, il faudrait parler de double, voire de triple peine : en plus des peines d’emprisonnement, les prisonniers ont droit au mitard, à l’isolement et aux transferts disciplinaires. En ce qui concerne le prisonnier qui a pris un an pour avoir jeté une bouteille d’eau et un savon, la peine est très, très lourde, car il devait sortir le mois suivant, il avait trouvé un travail à l’extérieur et sa compagne l’attendait. C’est sa conditionnelle qui saute, les sursis qui tombent et la peine qui se prolonge indéfiniment.

Cette sévérité s’explique aussi par le recours à la comparution immédiate. Les avocats auraient dû conseiller aux accusés de la refuser. On sait par expérience que les jugements en comparution immédiate aboutissent généralement à des condamnations très lourdes. Souvent, les personnes acceptent la comparution immédiate de crainte d’être placées en détention provisoire. Ici la question ne se posait pas, les accusés étant déjà enfermés. Refuser la comparution immédiate, c’est se donner le temps et les moyens de préparer sa défense, de contacter des soutiens extérieurs pour une solidarité active, de faire connaître son histoire, bref ne pas se jeter dans la gueule du loup. Ça peut aussi permettre de choisir son avocat. On sait que les avocats commis d’office ont une implication moindre, voire nulle dans les dossiers des accusés, d’autant qu’ils n’y ont accès que quelques heures avant l’audience. Cela peut éventuellement permettre une défense commune, et éviter, comme lors de ce procès, les défenses individuelles, où chaque avocat charge les autres accusés pour disculper son « client ». Cela allait d’ailleurs à contre-courant de l’attitude et des déclarations des accusés eux-mêmes. Ils sont toujours restés solidaires les uns des autres, sans se charger mutuellement, ils s’efforçaient même de se couvrir les uns les autres.

De même, on ne peut que regretter que les prisonniers de Vezin n’aient pas fait appel, par crainte d’une condamnation plus lourde. Faire appel aurait pu leur laisser le temps de préparer ce procès, de prendre contact avec des avocats, et d’être nombreux dans la salle d’audience. Ce lien avec l’extérieur est essentiel dans la construction d’un rapport de force et de complicités. Être présents lors des procès permet de comprendre ce qui se joue dans un mouvement au-delà de son traitement médiatique. C’est aussi un moment où il est possible de montrer aux prisonniers qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent compter sur du monde dehors, bref qu’ils ont été entendus.

 « J’ai payé le prix fort parce que

j’ai osé dire ce que tous les détenus

pensent très fort »

 

 Centre pénitentiaire de Vivonne,

 21 avril 2012

« Salut, J’ai eu grand plaisir à recevoir vos lettres. Ça fait chaud au cœur de savoir qu’il y a des amis qui sont sensibles à ce qui s’est passé à Vezin. Malheureusement j’ai payé le prix fort parce que j’ai osé dire ce que tous les détenus pensent très fort. J’ai essayé de me faire comprendre par tous les moyens. Dès mon arrivée à Vezin le 4 janvier 2012, j’ai tout de suite expliqué mon cas. À Rennes, je ne peux pas voir ma fille qui habite en Hollande, et pour protester j’ai pris quatorze jours de cachot. Au terme de ces quatorze jours, j’ai refusé de sortir et j’ai fait cinquante et un jours d’affilée, et trente-huit jours de grève de la faim. J’ai vu Monsieur Bauer, et il m’a promis de s’occuper de mon transfert. Je suis sorti du cachot et ils m’ont mis au rez-de-chaussée d’une unité du centre de détention qu’ils ont appelé le zéro, avec des gens qui n’ont pas droit à la parole ni de se plaindre de leur condition, enfermés 22 heures sur 24. J’ai vu la misère de jeunes désœuvrés, des gens qui ne mangent pas à leur faim et qui ramassent les mégots en promenade. Moi qui avais encore du chemin à faire, ma date de sortie en 2020, l’espoir que j’avais ma conditionnelle en 2013… Je voyais l’horizon s’assombrir devant moi. J’ai tapé à toutes les portes. J’ai alerté Monsieur Delarue sur mon cas, j’ai écrit à l’OIP. Tous m’ont répondu. J’ai vu le Spip, la chef de détention, mais j’ai pas trouvé de l’aide. Après j’ai été désespéré et on m’a poussé à faire le mouvement. Avant ça, comme vous l’avez entendu au palais de justice, en quatorze ans de prison, je n’ai eu que trois incidents. Je voulais me battre pour ma fille qui a 7 ans. Je savais que c’était une bataille perdue d’avance, le pot de fer contre le pot de terre, mais la résistance n’est pas finie. Je veux faire savoir ce qui s’est passé au monde entier. J’ai écrit à M. Marzouri, président tunisien, qui a été avant, dans les années sombres, sous la dictature de Ben Ali, un fervent défenseur des droits de l’homme, il en était même le président, pour l’alerter sur ce qu’on subit en étant d’origine étrangère. Moi j’ai grandi en France et je suis fier. J’ai grandi dans le XXe à Paris, à Belleville, dans une diversité incroyable : Juifs, Arabes, Africains, Chinois. Je n’ai jamais été islamiste, comme ils ont écrit à Ouest-France. Je suis tombé pour trafic et j’ai été extradé de Hollande en 1998. Je fais ma prière, étant musulman, et ça s’arrête là. Les petits jeunes qui étaient avec moi, je n’ai aucune idée où ils sont. C’est des petits malheureux qui m’ont touché au plus profond de mon âme.

Voilà à peu près le résumé de ce qui s’est passé. Vous avez vu que le surveillant n’avait aucune trace de violences, parce que ce n’était pas le but, et c’est moi qui lui ai permis de partir. Je ne voulais pas qu’on l’enferme, ni le prendre en otage. Tout ce qu’on voulait c’est qu’on entende notre souffrance. Mais voilà, ça continue. Moi, jeudi je passe au prétoire pour être jugé en interne et je risque le maximum de trente jours de mitard. Triple peine : cinq ans, trente jours de mitard et un éloignement encore plus important, puisque après trois mois d’isolement, je serai transféré en centrale à Lannemezan. Mais je me battrai pour être rapproché de ma famille. Ma sœur et mes frères à Paris, ils peuvent accueillir ma fille.

Voilà mon histoire, juste les derniers mois passés en Bretagne. J’ai décidé de ne pas faire appel parce que je sais que je risque d’être condamné plus lourdement. J’en ai la conviction, et je laisse au jeune homme Grégoire de faire appel, il a plus de chances que moi s’il bénéficie de mon absence pour qu’on lui abaisse la note. Je l’espère.

 Je veux vous embrasser, et merci de votre soutien. Je fais des bisous à tous vos auditeurs et souhaite bon courage aux familles de détenus et aux détenus, passez-leur mon amitié et dites-leur de ne pas flancher et de garder le moral.

Merci mille fois.

 Votre ami, FAOUZI ».

Chronique des luttes au CD de Roanne, octobre 2011-octobre 2012

Parue dans l’Envolée n°33, octobre 2012 : Dossier sur les luttes récentes

 MOUVEMENTS AU CENTRE DE DÉTENTION DE ROANNE

 Dans l’Envolée n°30, nous avons publié l’interview d’un ancien prisonnier qui parlait de ses trois années passées au centre de détention (CD) de Roanne (Loire). Nous avions alors retenu de cette taule nouvellement construite, « grand confort », que c’était une version très aboutie de la carotte et du bâton. A priori, ça marche, puisque le CD de Roanne se donne des airs de « maison de retraite »… Du moins, c’est ce qui se dit ! Mais au bout d’un an, le vernis s’est effrité lorsque des évènements exprimant le ras-le-bol des prisonniers nous ont été communiqués. Nous partageons ici avec vous les luttes qui ont animé le CD de Roanne de fin 2011 à mi-2012 et suscité des soutiens réguliers alentour.

La petite chronique est suivi d’une lettre sortie en Juin 2012 du quartier D0 du CD de Roanne.

A NOUS DE JOUER !

De nombreux prisonniers galèrent (souvent depuis plus d’un an) pour obtenir des aménagements de peine et des permissions de sortie, qui sont soumis à l’avis d’un expert psychiatre . Or, ce monsieur est débordé ! Des prisonniers, des proches , parfois des avocats et l’Observatoire international des prisons (OIP) font pression sur l’administration pénitentiaire (AP) et ses collaborateurs pour faire bouger la situation. Une vague d’expertises psy est soudain organisée afin de ne pas discréditer l’organisation locale du suivi socio-judiciaire. Cependant une question de fond reste sans réponse : comment lutter contre le suivi socio – judiciaire comme rouage du système carcéral ?

NOVEMBRE 2011

Gurbet Askaroglu, prisonnier au CD, est à l’initiative de pétitions pour dénoncer le fonctionnement des parloirs, et notamment des parloirs UVF (unités de vie familiale), des fouilles, du travail aux ateliers, etc. La répression de l’AP locale est immédiate. Vous trouverez dans ces pages une lettre dans laquelle il raconte les procédés utilisés par les surveillants couverts par la hiérarchie pour rendre tricard un prisonnier au sein de la détention*. D’ailleurs, les surveillants ne tardent pas à lui reprocher ses soutiens extérieurs. Contacté par téléphone par le collectif Papillon, Georges Boyer, directeur du CD, est agacé : « Mais vous, là ! l’Envolée, Papillon ! vous n’avez pas votre mot à dire sur ma manière de gérer mon établissement. » Gurbet sera enfermé trois mois au quartier d’isolement puis au bâtiment 0 (D0) dont il dénoncera le régime portes fermées, jusqu’à ce qu’il obtienne un transfert dans la foulée des luttes de juillet décrites ci-après.

25 AVRIL 2012

Des prisonniers rendent publique par le biais de divers collectifs une lettre ouverte de revendications à l’AP et à la juge d’application des peines du tribunal de Roanne, Ludivine Chetail**. Elle est reprise dans les médias locaux. Pour éviter les répressions et peut-être pour faire durer la lutte, les prisonniers ont choisi l’anonymat. Entre autres, les revendications portent sur l’abolition des expertises psychiatriques, la fermeture immédiate des quartiers d’isolement et disciplinaire, la fermeture du prétoire, l’accès libre aux parloirs, l’arrêt des fouilles à nu, etc. La direction de l’AP roannaise fait la sourde oreille et joue la grande muette. Elle est agacée de ne pas réussir à identifier les prisonniers collectivement signataires de la lettre de revendications.

6 MAI 2012

Un rassemblement a lieu aux abords du CD pour exprimer une solidarité avec les prisonniers de Roanne. D’ailleurs, ce week-end-là est plutôt tendu, marqué par plusieurs altercations entre prisonniers et surveillants et une tentative de suicide à l’intérieur.

MI-JUIN 2012

Un des prisonniers accusés de violence lors de ce week-end mouvementé passe en procès au tribunal de Roanne***. Lui aussi a déjà connu les joies du mitard et du D0. Pour sa défense, cinq détenus se solidarisent et transmettent des lettres à son avocat. Toutes témoignent des provocations répétées d’une bande de surveillants dont il a fait l’objet. Elles confirment aussi les violences physiques et psychologiques subies, déjà rapportées par sa famille à des collectifs anticarcéraux. Malgré ces éléments, ce prisonnier écopera d’une peine supplémentaire de deux années pour violence sur maton. Ce procès révèle les connivences quasi organiques entre les représentants de la justice et la matonnerie de Roanne quand il s’agit de réprimer les prisonniers récalcitrants. Des collectifs anticarcéraux harcèlent l’AP roannaise de coups de téléphone et de courriers pour tenter de briser l’isolement dans lequel la direction de Roanne veut le maintenir. Si ce mode de soutien reste dérisoire, l’agacement des geôliers est néanmoins palpable : les hauts murs du CD ne suffisent plus tout à fait à cacher les réalités de la taule.

FIN JUIN 2012

Un prisonnier écrit une lettre pour alerter et dénoncer le quotidien au D0. Du fait de la censure du courrier, des collectifs anticarcéraux n’en prendront connaissance que début septembre 2012. Son contenu préfigure les évènements qui vont suivre… (ndlr : vous pouvez lire cette lettre sur le site)

4 JUILLET 2012

Quatre prisonniers du D0 refusent de remonter de promenade. En effet, la direction de Roanne vient de pondre une note de service instaurant de nouvelles règles défavorables aux prisonniers. Elle refuse le dialogue, ordonne une répression sévère du mouvement et le transfert des quatre au mitard . Depuis les cellules, des prisonniers lancent des projectiles (savon, bouteilles de shampoing…) sur les matons tandis que d’autres filment la scène clandestinement afin de la diffuser le plus largement possible. Ils l’accompagnent d’une lettre explicative pour affirmer leur solidarité. La vidéo tourne sur des sites Internet, accompagnée d’appels à se solidariser. La matonnerie se prétend quant à elle piégée. La méthode de répression qu’elle emploie n’a pourtant rien d’exceptionnel. La singularité, c’est qu’elle est vue hors les murs.

Pendant une semaine, les « tensions à la prison de Roanne » sont évoquées dans la presse locale, sur Internet et sur France 3 Saint-Etienne, et pour une fois pas uniquement du point de vue des geôliers. Nous apprendrons après coup la violence du transfert des quatre au mitard : tête cognée contre les portes pendant le trajet, absence de soins médicaux, harcèlement (réveil à plusieurs reprises chaque nuit, coupure d’eau…)****.

NUIT DU 12 AU 13 JUILLET 2012

Des tracts sont placardés dans le centre-ville de Roanne et aux abords de la prison. Le texte revient sur les événements du 4 juillet pour dénoncer le système carcéral et donner les noms des matons qui tabassent. Si le réveil à Roanne est pour le moins inhabituel, nous savons maintenant qui fait quoi dans cette taule.

SAMEDI 14 ET DIMANCHE 15 JUILLET 2012

Les surveillants se vengent à leur manière, exacerbent les tensions, et créent l’insécurité dont ils se plaignent tant : ils ferment la détention, suppriment les promenades pour l’ensemble des prisonniers et tentent de les confiner dans leurs cellules. Toutes les activités sont bloquées. Ils empêchent également le déroulement des parloirs : les proches venus rendre visite aux prisonniers attendent devant la porte pendant trois heures jusqu’à ce que le premier tour de parloir ait finalement lieu à 17 h 30. Les autres tours sont annulés ; et peu importe les kilomètres parcourus par les proches !

Les équipes régionales d’intervention et de sécurité (Eris) sont appelées en renfort pour le week-end. La distribution de la gamelle est repoussée à 21 h 30. Pourtant, les prisonniers ne lâchent pas l’affaire, et certains protestent avec les moyens dont ils disposent. Des départs de feu se produisent. Le dimanche 15, certains s’apprêtent à bloquer leurs étages pour ne pas être de nouveau confinés en cellule. Ils obtiennent rapidement des garanties de la direction à ce sujet.

UN PEU PARTOUT…

Durant l’été, des réunions publiques sont organisées dans quelques villes pour parler et faire parler de ces événements. Le 30 juillet 2012, une balade en solidarité avec les prisonniers de Roanne a lieu dans les rues de Lyon. Le quartier de la Guillotière est recouvert de tags et des tracts sont distribués : ils évoquent les turbulences survenues récemment dans diverses prisons , expriment un point de vue anticarcéral et appellent à se solidariser avec les luttes des prisonniers . Un rassemblement a lieu dans la foulée devant la direction régionale du Service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip), dont les personnels sont incommodés dans leur sale besogne par du bruit, des tags, du produit puant, et une banderole « solidarité avec les prisonniers en lutte ».

Dans la nuit du 20 au 21 août, le tribunal de Roanne est tagué : « Feu aux prisons. V., tu veux des balances, tu n’auras que notre haine ». Le procureur, perspicace, annonce dans la presse locale qu’il pense que cette décoration est « probablement liée aux incidents récents à la prison de Roanne ». Une nouvelle fois, la municipalité dépêche ses services techniques pour ôter ses mots que la justice et l’AP ne veulent donner à voir !

Nous tirons deux conclusions de ces luttes de Roanne. Pour être plus fortes, les luttes ne doivent pas être isolées entre elles et doivent se renforcer de taule en taule. Elles doivent également trouver des soutiens extérieurs pour être relayées et renforcées. Dedans comme dehors, les attaques contre l’AP et la matonnerie gagnent en efficacité si elles sont régulières, multiformes et tiennent compte du contexte, pour inverser le rapport de force et soutenir les prisonniers en lutte (mais pas que !) qui le souhaitent.

Depuis l’extérieur, faire circuler des informations et des messages ne suffit pas pour donner de la force à la lutte contre les prisons. Les idées ne manquent pas : organiser des manifs , des réunions publiques, imaginer des actions, faire des affichages, écrire des lettres et des courriers pour harceler l’AP, les Spip, les médecins de l’UCSA, les entreprises cogestionnaires du système carcéral, etc .

notes :

* Nous ne publions pas sur ce site internet la totalité des articles qui figurent dans le journal, mais vous pouvez lire le récit original et complet de Gurbet Askaroglu ici : http://lenumerozero.lautre.net/article2434.html

** Vous pouvez lire cette lettre de revendications ici : http://lenumerozero.lautre.net/article2401.html

*** Vous pouvez lire un compte-rendu de ce procès ici : http://lenumerozero.lautre.net/article2431.html

**** Vous pouvez voir la vidéo et la lettre l’accompagnant ici : http://rebellyon.info/Violences-penitentiaires-au-Centre.html et écouter l’interview d’un des quatre prisonniers ayant participé au blocage ici : http://lenumerozero.lautre.net/article2473.html

 

Lettre d’un prisonnier incarcéré au D0 :

CD de Roanne, 21 juin 2012, à 19 h 36

« Madame, Monsieur,

Bonjour, Je vous écris ce courrier car la situation du D0 du CD de Roanne où je suis actuellement incarcéré est invivable au quotidien. La plupart des surveillants, sans généraliser, sont toujours sur la défensive avec comme seule optique de toujours prendre le dessus verbalement sur les détenus du D0, parce qu’ayant été au E 3e étage, les surveillants n’étaient pas du tout comme ça. De plus je ne suis pas rentré de permission et depuis on m’en veut. Pour aller à la cabine téléphonique, même ayant mis le drapeau et sans taper à la porte, c’est toujours pareil, aucune réponse, et après, ils s’étonnent de retrouver des téléphones portables dans les cellules des détenus. Pour laver ses habits, je ne vous en parle pas, je crois que traverser le Pacifique à la nage serait plus facile. Tout ça pour vous dire que franchement, là c’est trop. Au point que j’en suis arrivé à me dire que j’étais bien mieux en maison d’arrêt, alors que logiquement ça devrait être le contraire.

Sur ce, je vous remercie d’avance. Je vous remercie d’avoir pris le temps de lire ce courrier, parce que la situation se dégrade de jour en jour et c’est nous qui payons les pots cassés. » ANONYME

A lire aussi la lettre de Nabil depuis le quartier d’isolement du CD de Roanne

Vous pouvez aussi lire l’introduction plus générale au dossier sur les luttes qui ont lieu durant l’année 2012 « on est pas des chiens » publiée dans le numéro 33

 

 

« On est pas des chiens », dossier sur les mouvements en 2012

Introduction du dossier sur les récents mouvements contre la prison, paru dans l’Envolée n°33, octobre 2012.

 « On est pas des chiens »

Les prisonniers qui se sont mobilisés dans les récents mouvements dénoncent les conditions de « vie » à l’intérieur, mais de façon si concrète, si loin de la langue de bois ou du mensonge qu’ils posent en même temps la question fondamentale de l’enfermement lui-même.

Beaucoup de prisonniers se sont retrouvés dans le refus de tous les aspects de la situation carcérale, qu’il s’agisse de la fréquence et des conditions des parloirs et des promenades, de l’absence d’activités, du prix des cantines et de la télévision, des conditions de travail, de la fermeture des cellules pendant la journée, des aménagements de peines inexistants, des refus de transfert. Ils dénoncent aussi l’existence des quartiers d’isolement, des prétoires et du mitard : bref, de tout ce qui fait l’enfermement.

Ces refus largement partagés ont pris des formes très diverses : pétition collective à Ducos ou à Argentan, blocage à Seysses, révolte à Vezin, agitations diverses, pétition collective et diffusion médiatique d’agissements de l’AP à Roanne, blocage des ateliers à Annœullin. Pour les prisonniers, à chaque fois, il s’est agi de faire la lumière sur ce qui se passe en prison, sur la réalité de l’univers carcéral et judiciaire, et en même temps d’instaurer un rapport de force qui leur permette de résister à la toute-puissance des enfermeurs.

 Lorsque des médias officiels accordent une certaine publicité à de tels événements, ce n’est que pour les faire sombrer dans l’immédiateté spectaculaire du fait divers Kleenex. Au pire, ils servent d’arguments aux matons pour appuyer leurs revendications syndicales relatives au « manque de personnel et de moyens » face à des prisonniers dangereux – et rappeler une fois de plus « l’extrême pénibilité de leur métier ». Et lorsque des prisonniers sortent eux-mêmes des images clandestinement – avec tous les risques que cela comporte –, ces images sont à leur tour avalées et digérées par le dispositif médiatique. Qui se souvient encore de la vidéo réalisée par des prisonniers de Fleury il y a un peu plus d’un an et diffusée à la télévision ? Une image de plus, montrant une violence ordinaire dans un lieu qui, pour le spectateur, est nécessairement violent du fait même des personnes qui y sont enfermées.

Les prisonniers du centre de détention de Roanne qui ont réussi à diffuser une vidéo sur YouTube en juillet dernier ont tenté de contourner cette difficulté : cette vidéo est accompagnée d’un texte rédigé par des prisonniers pour expliquer les événements qui ont conduit à l’intervention violente des matons. Ils évoquent au passage le sort réservé aux prisonniers, frappés et emmenés de force au mitard. La vidéo permet ainsi de rendre visible l’antagonisme entre les prisonniers et leurs geôliers – une conflictualité souvent masquée par une apparence de paix sociale. Elle laisse entrevoir une histoire collective qui s’inscrit dans le temps, et c’est cela qu’il s’agit de faire vivre aujourd’hui. Dans ce cas de figure, lorsque les événements se répètent, se font écho, ou lorsqu’ils sont mis en avant par des relais extérieurs, on obtient un degré de visibilité qui semble gêner l’AP et les surveillants. Deux mois plus tard, on reparle de Roanne et de Seysses dans le Monde… mais uniquement comme signe d’un « problème » sécuritaire, celui de la présence de plus en plus massive des téléphones portables en prison.

En prison, les mouvements se construisent de façon discrète, sinon invisible, au fil du temps, et ils éclatent souvent dans l’urgence, lors d’occasions propices, par définition impossibles à planifier. Il est par fois difficile pour ceux qui prennent part à ces luttes de comprendre la lenteur des réactions extérieures ou leur absence pure et simple, mais ce n’est pas évident d’être informé rapidement de ce qui se passe, ni de s’organiser pour être un peu plus qu’une poignée à se rassembler devant un prison. Le déménagement des prisons hors des centres-villes les a rendues plus invisibles que jamais, plus difficilement accessibles, et on se rassemble moins spontanément devant leurs murs. Pour imaginer être prévenus d’un mouvement quelques jours auparavant, il faut une complicité déjà construite. Le temps de la prison n’est pas celui de l’extérieur : la solidarité a besoin de temps pour se mettre en place, de liens avec l’intérieur, de contacts réguliers construits localement, d’astuces mises en place pour se parler à travers les murs sans être entendus par l’AP. Si les vieilles méthodes des années 1980 ne sont plus trop à l’ordre du jour, d’autres sont désormais possibles : les prisonniers parviennent par exemple à s’adresser directement aux médias officiels… Ce qui était inconcevable il n’y a pas si longtemps peut désormais être développé et utilisé de façon bien plus efficace, avec un peu d’imagination.

Dans les derniers numéros de l’Envolée, il avait été beaucoup question du recours aux plaintes individuelles, aux doléances particulières : cette méthode est largement utilisée par les prisonniers pour rendre publique la réalité carcérale. Tout en essayant de s’assurer un quotidien un peu plus vivable, on crée ainsi un conflit avec l’administration pénitentiaire. La principale limite de la démarche, c’est qu’elle épargne les enfermeurs qui restent libres de faire du cas par cas. L’état avait lui-même créé un organe de contrôle pour « traiter les dysfonctionnements » dénoncés par des prisonniers. On peut facilement vérifier que face à des mouvements collectifs, cet organe de contrôle des lieux de privation de liberté n’a jamais choisi de dépasser le cadre juridique : on n’a pas entendu M. Delarue faire le moindre commentaire sur la vidéo de Roanne – dont il a forcément eu connaissance, et dans laquelle on voit une intervention musclée de matons dans une cour de promenade… Pas plus de réactions de soutien de la part de l’Observatoire international des prisons (OIP), qui s’est même immédiatement désolidarisé du mouvement du centre de détention de Roanne en critiquant la diffusion de la vidéo. Ce n’est pas une surprise : pour préserver une prétendue neutralité, un statut d’observateur soi-disant impartial, les organisations subventionnées par l’état ne soutiennent pas plus que les organismes d’état les actions jugées illégitimes ou violentes.

 Ce qu’on pourrait imaginer, ce serait que des collectifs qui ont des démêlés avec la justice et tâtent des geôles républicaines – que ce soient des ouvriers en grève qui ont commis des délits au cours de l’occupation de leur usine, des lycéens inculpés pour dégradations ou encore des familles mobilisées après des violences policières – voient plus loin que la seule défense de leur proche inculpé. Ce qui peut fonder cette solidarité, c’est de comprendre que le système carcéral est une composante essentielle du système capitaliste, et qu’il concerne de plus en plus de personnes : voilà ce qu’il faut rendre évident aux yeux du plus grand nombre. La question est toujours la même : comment imaginer dépasser le soutien de cas particuliers pour partager un point de vue anticarcéral et antijudiciaire ? Et de là, comment imaginer une solidarité plus concrète, massive et évidente avec les prisonniers qui se battent à l’intérieur ?

Ce petit journal ne peut pas répondre à ces grandes questions , mais il est sûr que manifester sa solidarité, c’est montrer aux prisonniers qu’ils ne sont pas complètement isolés et à l’AP qu’elle ne peut pas toujours bénéficier d’un anonymat qui couvre toutes ses exactions : assister au procès pour soutenir les prisonniers inculpés comme à Vezin-le-Coquet, par exemple , envoyer des mandats individuellement ou par des caisses de solidarité pour aider ceux qui se trouvent en difficulté, au mitard ou à l’isolement , écrire aux prisonniers… Il y a les affiches avec les noms des matons respon sables des violences qui ont été placardées dans la ville de Roanne… Il y a aussi des émissions anticarcérales, modestes c’est sûr, mais qui forment un petit réseau, dont le premier objectif est de se faire les porte-voix des paroles et des actes de prisonniers et prisonnières en lutte . Les mouvements que nous décrivons ici ont tous été longuement présentés et débattus dans toutes nos émissions, et cela a permis à de nombreux prisonniers d’être informés de ce qui se passait dans d’autres prisons.

Le rôle des radios peut être très immédiat, tandis que le journal, lui , cherche plutôt à inscrire dans la durée tous ces mouvements qui auraient vite fait d’être jetés aux oubliettes, à restituer leur densité en publiant plates – formes de revendications, lettres de l’intérieur, comptes-rendus de procès…

Manifester sa solidarité avec les mouvements, informer pour rassembler autour d’eux, contribuer à les inscrire dans la durée, développer une capacité de réaction rapide : voilà les objectifs que visent l’Envolée et les différentes émissions anticarcérales, non pas en les portant à quelques-uns, mais en les propageant pour être plus nombreux à comprendre que lutter avec les prisonniers, c’est aussi se battre contre ce monde qui génère toujours plus d’enfermement – sauf que eux vivent directement et quotidiennement cet enfermement ! Autrement dit, il s’agit de construire avec eux une réelle capacité de nuisance.

Note :

Vous pouvez lire la chronique des luttes au CD de Roanne publiée dans le numéro 33.

Les articles publiés dans le journal L’Envolée 33 ne figurent pas tous sur ce site. Vous pouvez néanmoins trouver sur internet les pétitions que nous évoquons :

Pétition des prisonniers d’Argentan

Pétition des prisonniers de Ducos

 

 

« Lettre de Fleury »

Paru dans le N°2 de l’Envolée, octobre 2001

Monsieur,
De part ce courrier, nous tenons à vous mettre en garde sur la détérioration des conditions de détentions que font  subir certains membres du personnel surveillant du bâtiment D5 à l’ensemble de sa population carcérale outrepassant le règlement intérieur et abusant de leur autorité disciplinaire sur le comportement et le mode de vie des détenus et prévenus, et de ce fait cherchant à mettre en place un rapport de force verbal ou physique (dominé-dominateur) qui risque d’aboutir à des conséquences très grave pouvant aller jusqu’à un point de non retour. L’humiliation, la provocation verbale et la brutalité physique sur les détenus sont devenues monnaie courante. En effet on ne compte plus les différents problèmes qui ont surgi ces derniers temps et dont la liste est loin d’être exhaustive :
– réflexions douteuses voire racistes sur les origines et les croyances religieuses ou ethniques d’une partie de la population carcérale (phénomène croissant étant donné la conséquence directe du contexte mondial et sociétal actuel)
– violation délibérée du dernier lieu d’intimité qu’il reste au détenu : la cellule, en arrachant tout ce qui se trouve à portée de main
– non respect des conditions politiques que tout un chacun à la liberté d’avoir
– bousculades lors d’altercations avec des détenus refusant de se soumettre à l’excès de zèle autoritaire de certains surveillants et/ou bricards
– passages à tabac sur les détenus qui par leurs états psychomentaux devraient être placés dans d’autres endroits pénitenciers
– un exemple flagrant : vers la mi–septembre 2001, Djamel Ben Drisse longue peine condamné à vingt ans de réclusion criminelle a été sans aucun motif, humilié, passé à tabac et remis en cellule !!!
Suite à son agression, Djamel Ben Drisse a mis le feu à sa cellule à l’aide de fils électriques arrachés des murs. Il a été conduit à l’hôpital d’urgence. Plus de nouvelles depuis. Certains disent qu’il est décédé.
C’est donc dans cette logique de tension et de dégradation quotidienne de la vie carcérale qu’un terrain de haine et de vengeance se développe. Une situation qui deviendra ensuite de la part du personnel surveillant un prétexte à des revendications syndicales demandant toujours plus de moyens tant humains que matériels.

A raison de quoi, si des mesures concrètes sur cette situation critique et alarmante à l’encontre de monsieur X (équipe du vendredi 26/10/01 3ème étage droite D5), de type révocation ou reclassement de ce personnel pénitencier à des postes où ils n’auront plus de contact direct ou indirect avec les prisonniers, ne sont pas prises, nous nous devons de vous avertir que nous ne serons pas responsables des actes collectifs de quelque nature que ce soit pouvant gravement perturber l’ordre carcéral–militaire dont vous êtes la plus haute instance représentative au sein de l’administration pénitentiaire de la maison d’arrêt de Fleury Mérogis.
En espérant que vous saurez faire preuve de responsabilité et par conséquence prendre des mesures nécessaires pour que ce rapport conflictuel n’aille en s’ envenimant.
Veuillez accepter, monsieur, nos salutations.
Collectif des détenus du bâtiment D5 de Fleury Merogis.